Marines d’eaux douces

yavht-amaliapolis-volosNotre Odyssée en mer Egée ne pouvait se terminer sur un tel naufrage. La tempête passée, il fallait bien une journée en eaux calmes pour récupérer un rythme cardiaque acceptable.
Guy et Cléo, nos capitaines, ont rapatrié l’embarcation à bon/un port de pêcheurs au sud de Volos.


L’occasion rêvée pour nous exercer au « pouce subaquatique » dans une crique aux eaux limpides, en prévision du 11 juillet (pour le projet
33’Tour de Sandra, vous découvrierez ce jour le premier clip des P’tites Poucettes!).

Arbeit, Arbeit donc, comme nous avons coutume de dire à propos de notre emploi du temps chargé comme celui d’un ministre (ou d’un fonctionnaire des PTT, c’est selon) : trouver de nouveaux galets, les apprêter, rafistoler la pancarte, rédiger nos articles quotidiens, collecter des sons, définir les itinéraires, contacter nos hébergeurs… En somme, presque un travail de bureau !

Guy-Cleo-Sandra-bateauEt du travail, nos acolytes marins n’en manquent pas. Tous deux multi-entrepreneurs, avec des liasses de billets et des smartphones plein les poches, ils enchainent réunions informelles et coups de fils. En flamand, en anglais, en grec, en bulgare, ils gèrent leur production de tomates, de palettes de bois, de transport de fleurs, d’assurance, de moules (nous savons désormais que Léon ne se ravitaille pas qu’à Bruxelles…).

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J28 : Cérémonie de clôture

Nous nous étions promis de conduire les roses offertes par notre camionneur grec jusqu’à Istanbul. Bien sûr, nous avons maintes fois failli les oublier dans une chambre d’hôtel ou sur la banquette arrière de voitures quittées en deux temps trois mouvements. Elles ont semé leurs pétales sur tant d’autoroutes et de stations-service que chacune d’elles n’en compte plus guère.
Depuis des jours, les passants les regardent, puis nous regardent, lueur d’incompréhension dans les yeux. Pris de pitié, un vendeur a même offert de nous les échanger. Mais nous avons tenu bon. Jusqu’au dernier jour, le 28ème, où elles termineront leur course dans le Bosphore.

Kaan nous accompagne sur le pont turquoise de Galeta pour assister à la cérémonie.
L’ultime chauffeur des Poucettes est devenu un ami. Il immortalise l’instant.

Les pêcheurs observent, étonnés. 1, 2, 3. Saikis, tes fleurs nous ont accompagnées jusqu’ici, et toi avec, comme chacun de nos partenaires de route. Les roses sont à l’eau. Ou nous à l’eau de rose, selon.

Oui, tout concourt à nous rendre sentimentales.
Kaan insiste pour dîner dans le meilleur restaurant de la ville, sur une terrasse face aux nombreuses mosquées éclairées ; Tolga, un ami de France, nous présente ses proches, dont l’immense Mehmet, qui nous héberge et partage avec humour sa connaissance du pays.
Trois jours avec lui pour vibrer dans la nouvelle Byzance. Coups de cœur en cascade. Et les flashs qui reviennent à mesure que les pétales se dispersent.

L’Europe et l’Asie en un tour de ferry. Un verre de Raki, du miel sur les doigts, un concert improvisé, des moules dans la rue, chaton sur les genoux, verres de chaï enchaînés, marc entre les dents, mots nouveaux, griffonnés sur des carnets, répétés, déformés. Et des rires, tout le temps.

Istanbul a cent quartiers et cent visages. Il faudra revenir. Chez Mehmet ? Notre nouvel ami, notre plus belle découverte. Le voyage tient à ces rencontres. Plus que les monuments, les paysages, elles sont ce qui reste. Des cailloux dans nos mémoires…
Et trois autres dans nos poches.

Le premier est pour Mehmet.
Le second dort désormais dans les murs de Sainte Sophie. Nous l’avons glissé tout à l’heure dans une faille de la crypte. Notre pierre à l’édifice du plus beau d’entre tous.
Le troisième reste dans les airs. Déposé dans le cockpit de l’avion qui survole nos 3200 kilomètres de route et nous ramène, déjà, à la maison.

La chute et l’atterrissage.

«Le stop est dangereux. On peut vous voler, vous violer… ». Cinquante voitures, pas un incident. Un avion et devinez quoi ?… Nos bagages sont perdus. Ils errent encore, quelque part entre Istanbul et Paris. Comme le signe que nous ne devrions jamais les poser, peut-être.

J25: Istanbul, yes we Kaan !

Aujourd’hui est un jour historique pour Les P’tites Poucettes. Si tout va bien, nous serons à Istanbul ce soir. Plus que 430 kilomètres avant le Bosphore, l’horizon que fixé depuis 25 jours. 45 voitures nous ont déjà conduit, kilomètre après kilomètre, aux portes de la Turquie.
Alors ce matin, en écrivant I.S.T.A.N.B.U.L sur notre fidèle ardoise Velléda, l’émotion est palpable.
Notre premier chauffeur grec tente bien de nous convaincre d’inscrire «Constantinoupoli» (Istanbul était grecque), comme d’autres refusaient de nous entendre évoquer la Macédoine dont nous venions (« La Macédoine est une région de la Grèce, le pays dont vous parlez s’appelle Fyrom – Former Yugoslav Republic of Macedonia »), mais pour nous, le symbole est trop fort pour tenir compte ces susceptibilités nationalistes.
Dans notre dos, les roses fanées de Saiki, un gâteau au miel dégoulinant (au cas où…) et des sacs de plus en plus fatigués. Face à nous, notre désormais habituel terrain de jeu : une autoroute poussiéreuse.

L’Europe nous mène aux portes de l’Asie : trois voitures grecques, un camion tchèque pour franchir une frontière interdite aux piétons, la douane, et à quelques mètres : « Welcome to Turkey ». Un troupeau de vaches traverse la quatre voies juste sous le panneau. Joli clin d’œil. Au dessus de nos têtes, des nuages noirs se rapprochent dangereusement.
Pourvu que la pluie n’achève pas notre baptême du stop…

Alors que les premières gouttes nous tombent dessus, un 4×4 noir s’arrête. Lorsque Kaan affirme qu’il va à Istanbul, nous avons du mal à y croire, et presque une larme à l’œil. Ca y est. Presque. Il entame le laïus rituel (« En Turquie, il ne faut pas faire de stop, c’est dangereux »), mais peu importe puisque sa voiture nous conduit à destination.

Nous n’aurions pu rêver meilleur chauffeur pour ponctuer cette aventure. Kaan, 36 ans, est chirurgien urologue et musicien passionné. Il nous invite à goûter à une spécialité de Keftas sur la route, chante à tue-tête avec nous (pour le concert d’adieu des Mariachattes, nous sortons le grand jeu), et s’arrête même sur la bande d’arrêt d’urgence pour improviser un récital de ney (flûte traditionnelle turque). La scène est pour le moins improbable. Sous un ciel zébré d’éclairs, les voitures nous dépassent à cent à l’heure, tandis que, dans l’habitacle, Kaan recherche le « Holly spirit » d’un instrument millénaire.
Applaudissement, excitation, fous rires, et au bout de la route… les lumières d’Istanbul. Nous déposons la cinquantième pierre, la dernière, sur son tableau de bord…

Paris-Istanbul. Sans un bus, un taxi ou un train. Conduites à bon port par le hasard des rencontres, la bienveillance de ceux qui nous ont permis d’avancer bien au-delà de ce que nous espérions.

Francesco, Priscilla, Aurélie, Daniel, Bruno, Jean-Blaise, Diane, Julia, Claudio, Daniele, Bibo, Fabrizio, Christian, Tristan, Gaëtan, Antoine, Alexandre, Thibault, Timothée, Angeliko, Roberto, Valentina, Moreno, Jan, Sacha, Rok, Guillaume, Yvan, Josko, Mario, Ariana, Tomo, Zoran, Aziz, Aziza, Nermine, Karim, Setefan, Przemek, Tarik, Bertrand, Nebojsa, Katy, Perparem, Liirm, Marjin, Petrit, Jacok, Kathy, Dani, Dragi, Monica, Nathalie, Trianos, Saikis, Thomas, Saiki, Théo, Yanis, Yorgo, Saikis, Andreas, Tadeas, Kaan…
M.E.R.C.I.

J24: La Grèce (sauf que…)

42 degrés à Thessalonique, étuve peu propice au tourisme. L’ascension d’une poignée de ruelles escarpées jusqu’aux remparts suffit à convaincre nos organismes en ébullition de poursuivre notre route vers l’est. Et trouver un point d’eau où nous rafraichir.

Postées à la périphérie de la ville dans la direction de Alexandroúpoli. A peine le temps de lever le pouce que Théo nous fait une proposition alléchante :  Il nous conduira où nous souhaitons mais a prévu de faire halte sur « la plus jolie plage de la région ». Nous ne pouvions espérer mieux !

Sauf que… La conversation avec ce jeune militaire à la voix trainante prend rapidement une tournure soporifique et le trajet jusqu’à la plage semble interminable. Il s’avère également être complètement paranoïaque. Constatant que nous prenons des notes, il s’inquiète de ce que nous écrivons, décline notre caillou-cadeau traditionnel car « sa femme pourrait être jalouse » et refuse que l’on immortalise l’instant par un cliché « au cas où elle le verrait ». Il a aussi la fâcheuse manie d’entamer chacune de ses phrases par un très irritant « look Aurélia/Sandra… ». Lorsque nous parvenons (enfin) sur place, nous sommes (déjà) passablement exaspérées. Heureusement, il n’a pas menti au sujet de la plage. Eau turquoise et sable blanc, nous somme comblées.

Sauf que… Le garçon est adhésif. Impossible de s’en débarrasser. A contrecœur, nous poursuivons la causette entre deux tasses d’eau salée. Il nous faudra ensuite assister au spectacle d’une partie de beach volley en trois rounds, appliquer de l’huile solaire sur son dos et, bien sûr, applaudir dès qu’il marque un point, puisqu’il cherche l’admiration dans nos regards à chaque balle gagnante.

Le prix à payer devient exorbitant et l’agacement épidermique. Nous songeons bien à fuir ce traquenard, trouver un autre conducteur, mais nos sacs sont restés dans le coffre de sa voiture…  Revanche et belle, donc.

Une fois sa partie gagnée (trop facile, dit-il), il nous présente Michaël, un de ses amis… dentiste. La profession fétiche d’Aurélie nous poursuit – le spécialiste ne manque d’ailleurs pas d’établir un diagnostique sur l’état de notre mascotte d’incisive. Au top de sa forme depuis l’intervention du chirurgien slovène.
Un peu cynique, un peu frimeur, l’homme nous fait retrouver le sourire. Lorsque les deux compères nous proposent de dîner avec eux, nous ne pouvons pas refuser. Théo a beau être horripilant, il n’en est pas moins d’une gentillesse désarmante :  «Je n’aurais jamais imaginé passer une journée si merveilleuse lorsque je me suis arrêté pour vous prendre en stop…». Xanthi est réputée pour être l’un des berceau de la cuisine grecque, au moins nos papilles auront-elles l’occasion d’y goûter.

Sauf que… Le restaurant qu’ils choisissent pour nous est français et diffuse la BO d’Amélie Poulain en boucle…
Ainsi va le (presque) fabuleux destin des P’tites Poucettes en terre Hellénique.

J23: Au nom de la rose

Neuf véhicules pour nous conduire d’Ohrid à Thessalonique.
 Un vidéaste de mariage, un éleveur de vaches, une étudiante… Un caillou enterré en hommage à Bertrand Guillot au pied de la tour de l’horloge à Bitola (ne nous demandez pas pourquoi, nous suivons aveuglement la consigne).


Et puis… la Grèce. Et la crise, immédiatement évoquée. Un euro qui a eu leur peau. Natalia, 33 ans, au chômage depuis trois ans.

L’homme tout nu (ok. A demi), sans emploi mais avec beaucoup d’allant (160 km/h de moyenne et une suggestion parfaitement formulée alors que son niveau d’anglais était jusqu’alors proche du nul : « If you don’t find in Edessa, you can stay with me. Sleep together ? » Le presque-tout-nu-en-sueur fait un câlin à Aurélie « Pour la photo ».

Plus tard, un industriel en berline sièges en cuir blanc prend le relais. (Étonnamment indifférent au fait que Sandra ose s’asseoir sur ses sièges immaculés avec le kébab dégoulinant acheté au bouiboui du coin !). Nous donnons le change en chantant (la bouche pleine).

 Et puis un boucher, avec son fils, martelant un discours selon lequel le stop est dangereux « Il y a même des cas de trafic d’organes. On ne sait jamais, quelqu’un pourrait vous endormir pour prélever vos reins »

Des changements de voitures en no mans land.
 Et soudain… Saïki.

Tel un ange perché sur son 38 tonnes chargé de carcasses de porcs, il s’arrête, nous fait signe « worry no » dans un greeko-anglais approximatif. Nous jouissons du plus beau panorama du pays depuis le pare-brise de son camion.

Débordant d’enthousiasme, il fait provision de bouteilles d’eau, de chips, de gâteaux, de chewing-gums…Nous lui présentons notre lapin. Aurélie lui fait un dessin. Galet sur le tableau de bord. Il insiste pour que nous emportions sa clé USB chargée d’électro locale « pour le souvenir de ce moment ».

Ni plan, ni guide, pas même conscientes du décalage horaire en vigueur. Aucun sous poche et une vague idée de notre point de chute à Thessaloniki (notre fidèle carte routière s’arrête ici):  Kalamaria , un nom glané au hasard d’une discussion entre deux bières autour du lac d’Ohrid. « OK. Je vous laisserai aux environs ». Parole tenue.

21 heures. Nuit noire. Un centre commercial. Une rue non éclairée. Et à l’angle… le collègue de Saïki, avec deux roses. Notre chauffeur romantique l’a appelé sur le trajet pour lui commander ce cadeau pour nous.

Fleurs en mains en mains et sourire aux lèvres, nous avançons dans la zone désertique en le regardant s’éloigner… Puis alpaguons une nouvelle voiture, en quête d’un centre moins industriel. Bientôt arrivées à destination. En hommage, nous porterons ses fleurs jusqu’au Bosphore.

J21/22: Voir Ohrid et (ou ?) mourir.

Sandra frontière Ohrid

Poste-frontière désertique côté Macédoine. Les rares véhicules à franchir la douane sont pleins à craquer. Une voiture immatriculée en Albanie ralentit enfin… Avec deux allemands à bord. Des musiciens concertistes, respectivement altiste et violoncelliste.
Un signe pour les Mariachattes ! Feeling immédiat et destination commune, nous débutons une conversation façon comédie musicale.

Dix kilomètres plus loin, Sandra entonne un « Lied » autrichien tonitruant, (vibrant hommage à un surfeur décédé au cours d’un flip fatal). C’est alors qu’un ***** chauffard entreprend de doubler sur la voie inverse et se rabat à moins d’un mètre de notre pare-choc… Vision cauchemardesque, quasi-collision et hurlement général de frayeur… Général ?

Sandra, exaltée par son interprétation, n’a non seulement rien vu venir, mais est également outrée que nous interrompions la mélodie (« en plein refrain ! »). “Gestern nacht habe ich gehört, den ganzen Tag war ich verstört…“

Arrivés à Ohrid encore sous le choc de notre « near death experience », nous l’oublions en deux pas. Sublime, la ville porte décidément mal un patronyme qui, (phonétiquement à peu de chose près) se prononce « horreur » en Albanais, et « horrible » en macédonien. Et il eut été bien dommage de finir contre une barrière de sécurité à moins d’un kilomètre de ce petit paradis…

J19/20 : l’Albanie à pile ou face.

Comme souvent au cours du voyage se pose le dilemme de rester, ou non, à notre point de chute du jour. D’ordinaire, nous sommes d’accord, mais au sujet de Tirana, nos avis divergent. Arrivées hier soir dans la capitale albanaise, nous avons été surprises par ses immenses rues à l’architecture soviétique (traverser la moindre d’entre elles relève de l’héroïsme tant les voitures nous ignorent), le contraste entre un centre illuminé aux couleurs psychédéliques et une périphérie bidonville… Surprises donc, mais pas séduites… Alors que faire ce matin ?

Vote de Sandra : rester un jour et une nuit de plus.
Vote d’Aurélie : filer vers la Macédoine.

Pour nous départager : un pile ou face avec un Lëke local.
Verdict : prolongations …

Une fois tranché, le programme de l’après-midi s’organise selon les conseils de notre conducteur de la veille : un « parc national » dans les hauteurs de la ville, lieu de villégiature des autochtones. L’atmosphère dans les rues est caniculaire, un peu de fraicheur en altitude sera bienvenue.

Coté pile.
Bus puis minibus, puis vingt minutes de marche, et enfin téléphérique pour atteindre le sommet du parc Dajti. Le panorama est masqué par un voile de chaleur ouatée.

Nous nous enfonçons dans la forêt avec la perspective d’une promenade champêtre. Mais en fait de nature sauvage, nous débarquons au milieu d’une plaine rocailleuse couverte de détritus, véritable déchèterie à ciel ouvert. L’unique curiosité du périmètre est un chapelet de bunkers hérité de la paranoïa soviétique.
Tirana est-elle décidément hostile ?

Retour en centre ville. Nous nous réfugions chez Antonetta, chaleureuse tenancière de la pension éponyme. Elle recommande une virée au « Bloc », le quartier branché de la capitale albanaise : « à deux pas ».
Deux-mille pas plus tard, épuisées,  nous errons toujours parmi les artères sordides et nulle trace de la branchitude promise. Proches de l’altercation (« tu crois pas qu’avec un plan… ?»),  nous parvenons enfin à dénicher un lieu paisible où déguster un « Burek » accompagné d’un bière distillée in situ.

Coté face.
Notre virée nocturne se poursuit au gré des rencontres. LE point sur lequel cette ville fait l’unanimité entre nous est la cordialité de ses habitants (lorsqu’ils ne sont pas au volant, mais à leur décharge, ils n’ont de véhicules personnels que depuis vingt ans, auparavant – communisme oblige – seuls les transports en commun avaient droit de cité).

Partout, les Albanais nous sourient, nous conseillent, nous aident, brisant les clichés entendus avant de partir. On nous avait décrit un pays dur, régit par un islam radical, où la religion occupe une grande place «Pas de jupes ni de décolletés ici». Cinq minutes suffisent à percevoir que chacun est libre de mener son bout de chemin comme il l’entend. Les minis en lycra fluo côtoient voiles et pantalons moulants.

Dans un bar, Giami nous explique que la religion n’est pas centrale ici, comme elle l’est en Bosnie par exemple. «En Albanie on tente de survivre à la précarité. Je travaille, cotise, gagne correctement ma vie. Mais si demain je perdais mon emploi, je toucherais environ 60 euros pas mois. Notre gouvernement est corrompu. Il ne travaille pas pour le peuple, mais pour lui-même ».

Unis contre la misère ambiante. Bon an mal an. Unis mais méfiants.
Ici, pas d’autostop. Les dizaines de personnes postées le long des routes attendent un minibus ou un taxi privé…
Arrivées jusque-là, que faire ? Céder et suivre le mouvement ? Ou tenter… ? Evidemment.
Des taxis s’arrêtent non-stop, sans en avoir parfois l’apparence. Au point où nous montons dans un monospace et mettons cent mètres à comprendre qu’il va nous demander de l’argent. Bien sûr, le problème n’est pas d’investir quatre euros dans un transport (ce serait tellement plus facile), mais bel et bien de provoquer une rencontre gratuite et désintéressée.

Nous persévérons cinq minutes, puis faisons la rencontre de Perpadem. Cet homme est une bénédiction, l’illustration parfaite de la richesse de ces moments de route. Deux heures durant, il nous raconte l’histoire de l’Albanie. Celle de ses frères partis chercher ailleurs une réussite sociale, et la sienne, enracinée dans ses terres, incapable d’abandonner le navire.

Perpadem dirige une entreprise de construction. Il parle six langues et veut se mettre au service du développement de son pays. Avec nous, il en est le meilleur ambassadeur.

Pour notre dernier repas ici, il tient à nous convaincre de la finesse de la gastronomie. Nous faisons étape au bord d’une rivière, dans un petit restaurant de chasseurs.

Mijoté de poulet sauvage, polenta aux gésiers, salades en tout genre… Perpadem nous commande un festin. Il est drôle, généreux, intelligent et surtout (on vous voit venir, les sceptico-cyniques) très amoureux de sa compagne. Pas la moindre séduction dans ses attentions.

Juste l’envie de laisser une trace particulière, de distiller chez nous l’envie de revenir, sans que le hasard ne le décide pour nous. Indéniablement, il nous a mis d’accord.
Lorsqu’il nous dépose à la frontière macédonienne, nous sommes déjà nostalgiques de l’Albanie.

J18 : Attention !

« Faîtes attention, les Albanais sont dangereux ».
Voici ce que nous avons entendu en quittant le Monténégro. Echo étrange aux paroles des Slovènes : «Il faut se méfier des Croates», qui eux-mêmes nous avaient prévenus: «en Croatie, vous êtes en sécurité, mais les Bosniaques sont fous», tandis que ces derniers nous mettaient en garde : «Les monténégrins sont armés jusqu’aux dents». Chaque pays voisin est une menace, un ennemi potentiel. Mais pour nous, étrangères à ces clans, ces conflits, la même agréable surprise, chaque fois renouvelée. Des rencontres généreuses et bienveillantes, protectrices souvent.

Femmes, hommes, vieillards ou jeunes qui nous invitent à partager une bribe de route et de vie avec eux sont étonnés que nous soyons si confiantes, que nous n’ayons pas peur. C’est que l’histoire ne nous a pas (encore ?) fait prendre l’inconnu pour un agresseur latent.

Si l’Albanie a été plus épargnée que ses voisins par les récentes guerres balkaniques, le pays demeure le plus pauvre d’Europe. Les étals en taule ondulée se substituent aux boutiques du Monténégro, les déchets jonchent le sol. Partout, femmes et enfants des rues tendent la main, vendant légumes ou bonne conscience.

Les deux conducteurs successifs qui nous conduisent de la frontière à la capitale, Tirana, sont de retour au pays pour les vacances, mais – hasard ou coïncidence – sont tous les deux expatriés en Angleterre.

Tigrit d’abord, Liirm ensuite, nous racontent qu’ils sont partis seuls, sans travail et sans papier, tenter une vie possible, il y a quinze ans. Tigrit est peintre, Liirm électricien. Ils sont aujourd’hui régularisés et ont une famille (des femmes albanaises, épousées entre deux allers-retours estivaux). Sont-ils heureux ? « Oui, plutôt, même si je préfèrerais retourner vivre chez moi, si l’économie le permettait » nous confie Liirm.

Tigrit ne cesse de répéter combien il a été mal accueilli en France et en Angleterre. « Je vous offre à boire. J’y tiens. Parce que moi, lorsque je suis arrivé à Londres, sans un sous, on ne m’a même pas offert un café ». Ne pas renouveler l’histoire. Ne pas s’enfermer dans la peur de l’autre. Ne pas se laisser contaminer par elle.

Et se dire que nous avons de la chance de semer des pierres et de récolter autant de fruits…

J17 : La cabane mystère

C’est une maison bleue, avec terrasse sur pilotis surmontant la rivière à l’embouchure de la mer. Ceux qui vivent là n’ont pas besoin de clé. Leur coin de paradis est bien préservé. Nul guide ne le mentionne et il fait l’objet d’un accord tacite entre les habitants afin de conserver l’adresse secrète (nous le respecterons).

Nous l’avons découvert grâce à Katy, la deuxième auto-preneuse du jour. La jeune anglaise est venue de Londres en Van pour rejoindre la cabane achetée il y a dix ans par son cousin, tombé amoureux de ce village flottant entre roseaux et sable noir, Monténégro et Albanie. Elle nous offre un café avant de reprendre la route.
Mais à peine posés sur le ponton, nos cœurs d’artichaut n’y résistent pas. Sans même nous consulter, nous envisageons un « coup de la serviette de toilette » (« Ne vous en faîtes pas, on en a… C’est vrai qu’elles sont petites et sales et humides mais… On ne veut pas déranger… »), afin de rester un peu plus longtemps dans ce lieu magique. Technique inutile cette fois car Katy nous offre spontanément l’hospitalité pour la nuit.

En compagnie de son « new french boy friend » (Christophe, un aventurier, baroudeur, Tarzan des temps modernes, spécialiste de la grimpe d’arbres, installateur de parcours d’acro-branches entre mille autres professions exercées, saisonnières ou fortuites), d’une voisine danoise, et d’un trio de locataires suisses-monténégrins, la soirée s’écoule rythmée par les tournées de « Rakia » (alcool local au degré d’alcoolémie plus adapté aux carrures des autochtones qu’à nos frêles silhouettes) et grillades de poissons fraichement pêchées sur le perron.

Virée en barque sur la plage et couchage à la belle étoile suspendus dans des hamacs au dessus de l’eau (désormais aventurières, nous n’avons bien sûr pas même envisagé d’aller dans la chambre d’amis). Ici tout est unique, jusqu’aux chiens génétiquement mutants.

Pour preuve Phoque, le gardien de la maison, semble issu d’un métissage entre une otarie et un husky. En amies des 30 millions d’autres (guêpes mises à part mais mieux vaut ne pas remettre sur le tapis – de souris – notre principale source de divergence), nous adoptons une meute.

Nous pourrions rester dans cette enclave où le temps semble suspendu, mais conscientes que les jours s’écoulent bel et bien, nous refermons la parenthèse enchantée et reprenons la direction de l’Albanie dès le lendemain (après-midi tout de même, le détour valait bien 24 heures).

« Tirana ». Le premier véhicule à nous inviter à monter est un bus. Les commentaires sont prévisibles : « c’est de la triiiiche ! ». A l’adresse des suspicieux, figurez-vous que le chauffeur du bus en question nous a déposées gratuitement et sans commentaire (lui !) à Sukobin, à cent mètres du poste frontière.

Un caillou des P’tites Poucettes sur le tableau de bord, et à quelques pas, déjà, un nouveau pays. L’Albanie.

J16 : Aventures avec un vrai BG

Exceptionnellement, et parce qu’avant d’être un vrai BG, Bertrand Guillot est un vrai écrivain, nous lui cédons le clavier pour relater nos 48 heures de vie commune. Les P’tites Poucettes vues par un autre Gaulois en exil.

Toute la journée, j’avais traversé l’Albanie. J’avais doublé des camions, des charrettes, des Macédoniens, des vélos, des ânes, j’avais cherché mon chemin dans les embouteillages poussiéreux de Tirana, j’avais pris des auto-stoppeurs locaux qui s’appelaient Donald et ne parlaient pas un mot d’anglais. Puis j’ai passé la frontière du Montenegro, et échouant par hasard à Virpazar, je les ai vues : deux créatures sublimes qui se tournaient les pouces en buvant de l’eau plate avec leurs yeux pétillants.- Tu as la plus belle Clio de toute la région, tu nous emmènerais demain au Parc National ? Mais d’abord on a envie de ne rien faire, si ça te dit on peut le faire ensemble.
Je n’ai pas eu le temps de dire oui que Sandra était déjà dans la voiture. Les Poucettes venaient d’entrer dans ma vie.

Ensemble, nous avons vu ce que le pays peut offrir de meilleur : la vue plongeante sur la côte depuis le parc Lovcen, les treks en tongs et les routes à lacets, la Nuit blanche de Kotor (une ville entière transformée en night-club à ciel ouvert, techno Guetta et rock slave), les panoramas de Perast – le Montenegro, on trouve ça sublime ou on trouve ça beau, c’est une question de point de vue.

Voyageuses et aventurières aguerries, Aurélie et Sandra m’ont aussi permis de découvrir ces facettes du pays qui souvent échappent aux touristes grégaires : les parkings qui se transforment en plage, les baignades improvisées devant une bouche d’égout non indiquée sur la carte, les salades de poulpe sans poulpe, tous ces plats aux noms exotiques qui se transforment invariablement en un steak 30% viande baignant dans l’huile accompagné de frites molles, un pique-nique à l’ombre d’une église au milieu des chatons errants et des abeilles voraces, les machos aux seins nus et les bimbos à talons compensés.

Ces 48 heures de stop pause m’auront aussi permis de découvrir ce qui se cache derrière la plume alerte du blog des Poucettes. Il me faut ici dire au monde les conditions extrêmes dans lesquelles travaillent ces deux héroïnes des temps modernes : une connexion capricieuse, un clavier au e souffreteux, les photos qu’il faut sélectionner sans prévisualisation, les mâles locaux pleins de… disons de  sollicitude, qu’il faut éconduire sans trop les vexer, un soleil qui fait bouillir l’eau dans la voiture, les sms invasifs de l’opérateur local…

Le quotidien des Poucettes, c’est aussi tout le charme et les vicissitudes de la vie à deux, avec son lot de surprises (Je t’avais prévenue que ma serviette bleue allait déteindre sur ta robe! / Non, pas la clim, ça tue les abeilles), de désaccords cinglants (Bien sûr que non, au whist on n’est pas obligé de couper / Hors de question qu’on s’installe ici, il y a trop d’abeilles) et de réconciliations désarmantes au son délicieux des Mariachattes.
– Tu crois qu’elle est profonde, l’eau, là ?
– Comme mon âme, poulette.
– Ah oui, tiens, j’ai pied.

Pendant ces 48 heures de pure aventure, nous avons aussi négocié en VO, hurlé du Goldman et de la pop serbe, pleuré sur Hardy et Reggiani, lu deux pages de L’Eloge des femmes mûres, monté des marches et descendu des bières, trinqué à la santé de Paulo Rumiz, rêvé d’un monde meilleur et d’amours simples et belles.

Et il paraît qu’en plus de tout ça, Aurélie et Sandra parcourent l’Europe en autostop.
Ces deux filles sont formidables.

J14 : L’ami-temps

Virpazar. Pourquoi ne parvenons nous pas à retenir l’appellation du lieu-dit ? Est parce que le réveil est un peu nauséeux ? Que nous sommes à la mi-temps et à mi-parcours de notre périple ? Que la perspective d’un « day off » nous angoisse… ? Sur les conseils de Tarik, nous faisons halte au bord du lac Skadar. Une virée en bateau à la rencontre des centaines d’espèces d’oiseaux qui le peuplent… dont trois grues Russes, appareil photo greffé au bout du nez.

Il fait près 40 degrés et la langueur ambiante nous envahti. L’ennui, ce graal du voyageur et meilleur ami de la créativité. L’ennui – disons nous, est à portée de mains – mais, à (nous) deux, il file entre les doigts.
A cinquante kilomètres de là (trois heures en temps monténégrin), Cetinje et le parc national de Lovcen, notre prochaine étape. Reprise de la route donc… Ou plutôt la piste… Puisque la voie qui y conduit est aussi étroite que désaffectée. Deux véhicules en vingt minutes.
Nous reprenons nos subterfuges parisiens pour que la troisième ne nous échappe pas : kidnapping d’un bébé chat au bord de la route, plus beaux sourires, chorégraphies… rien n’y fait. Jusqu’à l’idée de génie inspirée par l’ample robe d’Aurélie et nos maux de ventre du jour : «She’s pregnant» (elle est enceinte). Gravé sur la pancarte. Sauf que l’heureux événement en gestation choque plus qu’il n’attendri… « Et elle fume ? » « Et elle fait du stop ? » « Et elle trimbale un âne mort ? » OK mauvaise idée…

Miracle : Bertrand Guillot, un ami écrivain vient de franchir la frontière Albanaise, est tout proche donc (à en croire la carte routière). La pause s’impose définitivement à nous.
Retour au village. Café. Re-café. Nouveau test de pâtisseries locales (n’essayez pas, on l’a fait pour vous…). Jeux de ballons avec les enfants, concours de lancer de freesbee,  bataille et châteaux de cartes…  Plusieurs faux espoirs, Sandra s’écriant « je suis sûre que c’est lui » à chaque vrombissement de moteur… Mais ce n’est que deux heures trente plus tard, (distance et temps sont décidément peu corrélés en ce pays) la Clio grise apparaît à l’angle de la place.
Paysage stupéfiant, chemin serpentin dans les massifs montagneux, embouteillage bovin. Et à l’arrivée… Pas un hôtel dans cette pourtant relativement grande ville. Le barman interrogé appelle un ami, qui loue des chambres. Ainsi débarquons nous chez César, un colosse d’une cinquantaine d’année, fumeur de jambon de son état. Il ne parle pas un mot d’anglais, mais fait des efforts considérables pour se faire comprendre. S’ensuit un apéro nocturne sur la terrasse de son pavillon, à base de gesticulations diverses, cris d’animaux (demandez-donc à quelqu’un s’il tue les cochons sans y avoir recours…) et finalement, chansons… Mariachattes forever !

Au petit déjeuner, Aurélie reçoit un coup de fil de son ami et collègue Bibi, qui se rend à Cetinje lui aussi. Regroupement francophone. L’étape sera familiale et c’est à cinq que nous atteignons le point culminant du parc Lovcen avec une vue spectaculaire sur la baie de Kotor, « plus grand fjord d’Europe ».  Nous y filons plein ouest.

Nous excuserez-vous ces journées de poucettes-buissonnières ?

J12/13 : Nous n’écrirons pas sur la guerre

Nous ne voulions pas écrire sur la guerre. Voici ce que nous nous sommes promis en arrivant ici. A propos de Sarajevo, nous préférions parler des processions du 27ème jour du Ramadan, des femmes voilées et dévoilées buvant du « magic tea » ou fumant le narguilé ensemble devant la fontaine de la Mosquée, des petits déjeuners saveur oignon, des ruines accolées aux buildings de verre, des cimetières à perte de vue… Pardon.

Des montagnes qui encerclent la ville, de la Neredva qui la divise, des œuvres d’Anish Kapur, Boltanski, Nan Goldin & consorts posées à même le sol d’un musée d’art moderne déserté,  des façades criblées d’impacts de balles… Pardon.

Nous ne voulions pas en parler, mais nous voulions comprendre. Alors nous nous sommes au rendues au bout de la ligne 3 du tramway, de la ligne 10 du bus, troisième chemin à gauche, au « Tunnel Museum ». Mini exposition évoquant l’histoire du tunnel clandestin construit par l’armée bosniaque pour survivre au siège de Sarajevo. 800 mètres pour transporter vivres et armes, permettre un semblant de communication avec la zone libre.

En sortant de ce musée de bric et de broc (une carte des JO de 1984 en guise de schéma, le même film amateur projeté dans deux salles, des feuilles photocopiées pour tout panneau explicatif…), nous ressentons une sorte de malaise, mais l’histoire reste floue.

Nous ne voulions pas en parler, et pourtant la première personne à nous prendre en stop est un militaire polonais, employé par les forces armées de l’Union Européenne avec 600 hommes pour assurer la stabilité du territoire. Przemek déplore le retrait progressif des troupes (et le sien, bientôt). Pour lui, la région reste tendue. Les communautés ne se tolèrent qu’en surface et un rien pourrait ranimer le conflit.
Przemek s’est engagé dans l’armée sans jamais penser à la guerre, il se rêve faiseur de paix. En ce qui nous concerne, il œuvre au moins pour notre bien-être puisqu’il consacre les 200 kilomètres de sa «patrouille» à nous accompagner à la frontière du Monténégro. En chemin, un policier nous arrête : excès de vitesse.
Przemek sort alors sa botte secrète : une carte d’immunité. Il y a des avantage à la (l’in ?) justice.
Un café offert avec nos derniers Marks bosniaques, puis Przemek nous dépose à la frontière, en grande pompe. Nous la traversons à pied et sans encombre.
De l’autre côté du pont surplombant une gorge immense, nous faisons immédiatement la connaissance de Tarik. Alors que nous planifions de rester dans la région, un parc naturel sauvage, il nous convainc de poursuivre vers les lacs du sud. « Trop tard. Trop loin. Trop dangereux.» Et si lui était trop paternaliste ?

Bien vite, nous revenons sur cette première impression négative.
Tarik était médecin militaire au beau milieu de la guerre. Il croit beaucoup moins que nous en la bienveillance humaine. Mais comment lui en vouloir ? Pendant quatre ans, ce musulman non pratiquant a vécu sans eau ni électricité avec sa famille, travaillant jour et nuit à l’hôpital pour sauver le peu d’hommes qu’il pouvait. Sa femme est originaire du Montenegro. Il aurait pu partir avec elle mais a alors fait le choix de rester. «J’étais stupide, je croyais encore que la patrie signifiait quelque chose, que nous étions plus que des pions au service de stratégies politiques». Il a vu le pire de l’humanité.

« Comment des gens qui parlent la même langue, ont le même physique, la même culture, peuvent-ils s’entretuer ? C’est un non-sens. Ses grands-parents, ses parents, ses enfants et lui ont tous connu la guerre… et après ? »

Tarik n’est pas très confiant en l’avenir, en l’Europe, pourtant, il croit en son destin. «Un jour de 1992, je portais des chaussures montantes à lacets. Je m’énervais tout seul parce qu’ils se défaisaient sans cesse.
Ce matin-là, au moment où j’allais traverser le pont, j’ai marché sur mon lacet droit. Je me suis accroupi pour le renouer. C’est alors qu’une grenade a explosé à l’endroit où je me serais trouvé si j’avais poursuivi ma route. J’ai réalisé ma chance et compris que chaque minute était un sursis. Je crois d’ailleurs qu’à cette période tout le monde le pensait, nous étions en quête de plaisirs immédiats. Nous faisions l’amour ensemble, tout le temps. Sans mauvaise conscience ou peur du lendemain puisque, pour plusieurs d’entre nous, nous savions qu’il n’y en aurait pas. »

Tarik ponctue ses phrases de «mais je ne vais pas vous parler de cela». Il change alors de sujet, fait un arrêt au supermarché pour nous offrir sa bouteille de vin préféré, puis un détour de 20 kilomètres (et 250 marches) vers un monastère orthodoxe perché en haut de la montagne.

Tandis qu’il attend avec son chien devant l’entrée, nous suivons la foule des pèlerins. Lorsque nous comprenons ce qui se déroule à l’intérieur, il est trop tard : nous sommes nez à nez avec un Pope, croix à la main. Suivant l’exemple de la femme qui nous précède, nous nous signons et embrassons la croix qu’il nous tend. C’est pécher peut-être, mais c’est poli…


Au retour, Tarik explique qu’il déteste les marches. Pendant la guerre, son appartement était au dixième étage, et il devait monter chaque jour des provisions et des litres d’eau pour que sa famille puisse survivre.

Il ne voulait pas en parler et nous ne voulions pas l’écrire.

Mais ici, les cendres de la guerre fument encore et nous brûlent les yeux.

J10/11 : Course pouce-huit

Arrivée à Split à minuit, avec Guillaume, notre jeune conducteur, nous partons en quête d’un lit. Lui, peu enclin à la négociation, un peu timide aussi, a passé les deux précédentes nuits dans sa voiture. Nous prenons donc l’oisillon sous notre aile, pour 24 heures au moins. Parmi les rabatteurs de « Sobe », un vieillard l’air bonhomme nous fait une offre alléchante : un appartement en plein centre pour 500 kunas la nuit (70 €). Après négociation, nous obtenons le tarif imbattable de 250, une affaire ! Sauf qu’une fois dans l’appartement, l’homme nous impose de garder la chambre une nuit supplémentaire et revient sur le prix… Discussion interminable jusqu’à un compromis surprenant : il accepte le tarif initialement fixé si nous lui chantons « La vie en rose ». Rien de plus simple pour les Mariachattes que nous sommes. Marché conclu.

L’appartement est spartiate, l’eau froide, et la cuisine utilisée comme une chambre supplémentaire (avec lit de camp équipé), mais enfin, nous sommes chez nous. Au pied de l’immeuble s’étalent les terrasses des bars les plus agités de la deuxième agglomération croate. Quelques pas au clair de lune parmi les ruelles de marbre suffisent à nous séduire. Split est un musée à ciel ouvert. Un Palace antique mué en vivant centre urbain. A cette heure-ci, il nous appartient.

Bercées par le vacarme des hauts parleurs sous nos fenêtres, progressivement relayés par les feulements des chats en chaleur (la ville en compte quelques dizaines de milliers), nous nous endormons, conquises avant le choc matinal.

Overdose de touristes. Robes bling-bling, et sandales-chaussettes. Impression de déambuler dans un cliché de Martin Paar. Le panurgisme ambiant est tel qu’à peine deux cent-mètres hors du centre, nous nous retrouvons seuls. Cinq heures de balade dans les hauteurs au milieu des pinèdes, puis bain de mer dans une crique isolée.

Après un dîner de poissons grillés partagé avec un couple de brésilien et deux anglais (célibataires, il n’a pas fallu attendre deux minutes pour le savoir…), nous repartons le lendemain à l’aube (Edith Piaf n’aura pas fait fléchir notre propriétaire qui nous impose un check-out à l’heure des vêpres – présage en cette veille de 15 août dont le thème sera définitivement religieux).

L’objectif du jour : Sarajevo. Nous envisageons d’effectuer le trajet en deux temps, avec une halte à mi-chemin dans la ville Mostar, tristement célèbre pour les combats qui s’y déroulèrent pendant la guerre de Yougoslavie. Le parcours sera finalement morcelé en une succession invraisemblable de micros-étapes (huit véhicules au total, d’où la subtilité du titre).

Les premiers conducteurs n’ont qu’une obsession : la Sainte Vierge, dont c’est THE day. Yvan, qui inaugure notre relais-pèlerinage passe un disque de chants religieux, puis, prosélyte, nous l’offre.

Josko, le second coureur, marin reconverti en chauffeur-livreur est un catholique convaincu. Dans sa famille pourtant, toutes les confessions sont représentées et il fait preuve d’une grande tolérance. Il nous expose ses convictions sur le mariage (exclusivement à l’Eglise) ce que refuse son amie. Pas marié donc. Josko se révèle être un guide en or : hyperactif, il fait des détours pour nous montrer son village natal,  les lacs bleu et rouge (« les plus profonds du monde ! » dixit lui même), nous raconte la guerre, ses souvenirs, ses tragédies. L’écouter est un régal. Notre coup de cœur du jour…

Mario et Arianna enchaînent sur le passage de frontière. Ce couple d’italien bling bling dans un 4×4 sur-climatisé avec combo GPS Ipad se rend sur les lieux de l’apparition de la Vierge. « Que ?! » Mario est scandalisé de constater que nous ne sommes pas au courant. Elle serait apparue en 1981 dans les parages et aurait accompli des miracles (la naissance de Sandra ?). Des milliers de pèlerins lui rendent visite chaque année pour l’Assomption. Cette apparition, non reconnue par le Vatican, aurait été un moyen détourné pour les Serbes catholiques de récolter des fonds pour acheter des armes. Evidemment, cette théorie n’est pas plus validée que la première…

Nous nous épargnerons le détour… Mais en ce jour dédié aux bondieuseries, l’occasion est rêvée de jouer la carte de la charité chrétienne. Mains jointes en prière, visages suppliants. Pour sûr, Jésus lui-même, nous aurait prises en stop.

Poursuite du relais avec une parenthèse « véhicules insolites ».

Sur un parking glauque peu après la frontière bosniaque, nous abordons un jeune conducteur au volant d’un car de tourisme vide. « Mostar ?! » Tomo, accepte de nous avancer de trente kilomètres dans la direction. Notre premier stop en bus privatisé. CARrément contentes !

S’arrête ensuite Zoram dans une Fiat déglinguée. Toit troué, sans rétro ni ceinture, nous partageons le dernier bout du route jusqu’à Mostar. Ce bosniaque de trente trois ans ne parle aucune langue étrangère. Et pourtant (miracle encore ?) nous nous comprenons…

Il est 18h30 lorsqu’il nous laisse à Mostar. Entièrement détruite en 1993 elle a été récemment restaurée avec l’aide de la communauté internationale. Malgré la paix retrouvée, la ville demeure scindée de part et d’autre du fleuve entre quatriers musulmans et catholiques.
Encore 200 kilomètres pour rallier Sarajevo, la pluie s’invite et nous n’avons pas un centime de la monnaie bosniaque (dont on ignore encore jusqu’au nom). Aurélie tente d’arrêter un automobiliste à un feu rouge. Malheureusement, il rentre chez lui. Spontanément, elle lui demande alors une cigarette…Qu’il lui donne. De là au lavage de pare-brise, il n’y a plus qu’un pas…

A peine le temps d’allumer le précieux cadeau, que le monospace d’Aziz et Aziza nous ouvre ses portes. Nous n’avons pas un mot en commun. Communication limitée = chanter ! D’autant qu’il est difficile de résister à la tentation d’entonner le titre culte de Balavoine : Lazizaaa ! Ils sont morts de rire mais bien vite la « conversation » se tarit. Pause salutaire en fin de journée. Nous serons à Sarajevo dans deux heures. Tout va pour le mieux. La Sainte Vierge existe donc t-elle ?
A moins que…
Tandis que nous apercevons les lumières de la ville, la voiture freine brutalement, au beau milieu d’un quartier interlope. C’est là qu’ils habitent et nous laissent, donc ?

Il fait nuit noire. Des jeunes à l’air inquiétant s’agglutinent autour de nous. Nous bondissons sur la première voiture, «CENTAR» en lettres capitales. OK. Nermine et Karim assurent le dernier relais jusqu’à la porte de notre auberge. Ce soir est le 27ème jour du Ramadan, leur nuit sera festive. De fait, les rues fourmillent de monde, allant et venant des sublimes mosquées de Sarajevo.

Parfait point d’orgue de notre Holly day.

J9. Slow-vénie

13h00.
Rok nous laisse sur une aire d’autoroute à la sortie de Ljubljana. Objectif Zagreb.
Nous entamons, confiantes, notre quête du jour.
A la pompe à essence, personne ne peut nous ignorer (certains ont bien essayé pourtant…)

Les réponses sont invariablement négatives :  « pas de place («  full  »), « je n’y vais pas » (avec mots et/ou mains), « mon micro Teckel a besoin de toute la banquette arrière », et la plus récurrente « vous êtes dans la mauvaise direction, nous rentrons justement de Croatie… ». Malgré tout, nous persistons, convaincues qu’un heureux revirement de situation se profile.

14h40.
Un camionneur slovène s’arrête. Il parle un allemand approximatif et nous propose de se garer pour discuter. Nous l’interrogeons sur sa destination mais il s’obstine à vouloir d’abord parquer son engin. «Montez !».

Ok, nous serons spectatrices forcées de sa lente manœuvre :  50 mètres. Arrêt. 20 mètres. Stop. 20 autres. Halte… Aucun emplacement ne semble lui convenir. Il salue ses collègues au passage. Finalement garé en bout de voie, nous parvenons enfin à poser la carte sur ses genoux et entamer le dialogue. A notre grande surprise, il se lance alors dans un cours de géographie : « ici c’est la mer, hier, j’étais là, avant-hier ici, ça c’est la Croatie, l’Italie… », sans jamais répondre à LA question qui nous concerne : « WHEREDOYOUGO ?! » L’homme se répète, cherche mille prétextes pour nous empêcher de descendre : « J’ai une cargaison de bananes, vous en voulez ? » Impatience grandissante… C’est alors qu’il nous explique qu’il reste dormir là ce soir (sur le parking donc, à 500 mètres de chez notre ami), mais que si nous voulons, nous pouvons partager sa couchette et partir demain matin. Aimable proposition… Vous imaginez bien qu’il nous a alors fallu moins de vingt secondes pour quitter l’habitacle de son 38 tonnes…

15h00.
Pique-nique au milieu du parking avec Matthew, un autostoppeur australien (que nous avons d’abord pris pour notre concurrent avant de l’étiqueter compagnon de galère). Sandwichs garnis de mayonnaise. Pommes en plastique. Festin.

16h00.
Les pompistes ont pitié de nous. Ils nous expliquent que la plupart des Slovènes empruntent l’autre route, le long de la côte. Nous ferions mieux de tenter notre chance sur l’aire opposée (et donc enjamber huit voies rapides ?). Sacha, un jeune qui entend notre discussion confirme leurs dires. Ok. On veut bien essayer dans l’autre sens, mais… « comment atteindre la station à pied ? » Le jeune homme s’entretient deux minutes avec ses parents, son frère et leurs bichons-jumeaux (quoique ces derniers semblent sans opinion). La famille approuve, ils attendront ici que leur fils nous ait conduit de l’autre côté (nous précisant tout de même « Ne le violez pas les filles !! »

16h15.
Nouvelle station (en fait la même, en miroir…) dans le sens de la frontière italienne cette fois. Furtif regain d’espoir. Première voiture et réponse du conducteur : « Mais vous êtes du mauvais côté de l’autoroute, ici les gens rentrent de Croatie ». Cette réplique prend des airs de canular. Se pendre avec nos sangles de sac à dos ?

16h45.
On craque. Rok à la rescousse ? Ce matin, il avait parlé d’un autre chemin… Notre sauveur sera là dans 15 minutes… Ouf !

17h00.
A vingt minutes de là, sur une route de campagne empruntée par les locaux pour éviter les péages. Le simple fait de se mouvoir sur quelques kilomètres, de voir du paysage défiler sous nos (ses) roues, nous met en joie. De l’action, enfin.

Rok nous largue au bord d’un champ. Le paysage est «chudovito» (magnifique). Finies les odeurs d’essence, au moins. Paternel, il décide d’aller « déjeuner » avec un ami dans une auberge, cinq kilomètres plus loin. Il repassera dans une petite heure et nous ramènera chez lui au besoin (Et quoi… On prendra le train ? Pourrions-nous survivre à notre premier échec de Poucettes… ?). Il parie 100 € qu’il nous retrouvera tout à l’heure. Inacceptable ! Quoique…

17h30.
Une voiture par minute. Moyenne scientifiquement calculée.
Aurélie sort l’ordinateur et installe son bureau de plein air tandis que Sandra fait le guet. «Et ce soir, à Ljubljana, on sortira ?»

17h45.
Un mirage ?
Une 206 immatriculée en France s’arrête devant nous.
– Où allez-vous en Croatie ?
– N’importe où !, nous répond Guillaume, le conducteur.
Alléluia.

Nous partons pour Split, à 400 kilomètres.
Rok nous doit donc 100 €, et nous, une fière chandelle !

J7&8. We love U(bljana)

Frontière Slovène. Les véhicules italiens défilent dans un sens puis dans l’autre pour se ravitailler en essence, bien moins chère côté est. Roberto, un instituteur triestin ayant eu pitié de nous (nous attendions à un rond-point comme des poucettes esseulées), nous a déposé à cheval entre deux pays dont la séparation n’est plus matérialisée. La différence saute pourtant aux yeux dès que nous embarquons dans la voiture de Valentina et Moreno, couple d’Italiens babas cools (ensemble depuis 17 ans alors qu’ils en paraissent à peine plus).

Nous roulons ensemble au milieu des collines, sans aucune trace citadine, pas l’ombre d’un humain à l’horizon de ce pays de deux millions d’habitants.

Rok, un ami rencontré six ans plus tôt dans le désert namibien, nous attend à Ljubljana, la capitale, qui à peu de chose près signifie « je t’aime » en slovène. Si le centre a des allures de carte postale, le quartier où nous résidons est bien plus pittoresque. Ciska. Sorte de banlieue qui n’en est pas une. Hormis les quelques nantis du centre ville, monsieur et madame tout le monde vivent dans ces tours aux allures de HLM. Nids ordinaires perchés au milieu de terrains de jeux.

Le pays étant – dixit le Lonely Planet – le plus vert au monde, nous nous accordons une pose nature, en dépit de notre passion récente pour l’environnement autoroutier. Située à l’autre bout du pays, Bled n’est pourtant qu’à une heure de la capitale de cet état-confetti. Trek le long d’un profond canyon, dans les sous-bois d’une forêt, sur les plateaux fleuris… et à l’arrivée, vue sublime sur la seule île du pays : minuscule monceau de terre semblant flotter au milieu d’un lac.

Retour au bercail pour profiter de l’agitation nocturne de la (LA) ville. Soirée arrosée avec les voisins, puis des amis, puis les amis des voisins et les voisins de ceux-ci, ponctuée de sonores « zivjo » (qui se prononce : jiuhio, comme de bien en entendu) scandés à chacune des (nombreuses) tournées.

Entre deux verres de «champagne» (vin à bulles), Aurélie fait la rencontre providentielle d’un chirurgien spécialiste de la mâchoire – depuis quelques jours, elle commençait à perdre son incisive à intervalles trop réguliers. En catimini, il l’emmène à l’hôpital pour cimenter la fugueuse prothèse. Nous passerons sur l’histoire de cette dent (déjà réparée en France, en Thaïlande et au Brésil), à laquelle nous pourrions consacrer un article entier…

Sourire éclatant retrouvé, nous savourons nos dernières heures slovènes dans un festival en plein air (à l’image du Bed sans breakfast, un festival sans musique, mais avec des hectolitres de schnaps). On dormira plus tard. Quand on sera vieilles, ou mortes, ou en Croatie.

Toujours est-il que le pays ne semble pas avoir envie de nous laisser filer (et réciproquement)…

Suite au prochain épisode (demain, si le web le veut bien).

J6. Stop non-stop

«L’important n’est pas la destination mais le chemin», l’adage que nous avons fait nôtre n’a jamais été si à propos. Nous avons lutté contre la tentation de poursuivre dans le train qui nous entraînait hors de la lagune de Venise (moyennant une modique somme, en une heure trente, nous aurions pu arriver à Trieste en wagon climatisé…)  mais courageuses (masochistes ?) nous descendons à Mestre comme prévu, loin d’imaginer alors la journée qui se profilait…

Une succession de cinq voitures pour faire cent kilomètres :
– Paulo, d’abord qui nous mène de la gare de Mestre à la première station d’autoroute (on a bien précisé « Station » cette fois, échaudées par l’histoire de la «quatre voies»).
– Cristian, pour les trente kilomètres suivants, beau commercial pour une marque… de gaz, et donc expert du réseau autoroutier, qui nous laisse sur « la plus belle aire des environs. »
– Tristan, Gaëtan, Antoine, Alexandre, Thibault et Timothée (oui vous comptez bien !). Six jeunes étudiants français entassés dans un monospace qui acceptent de partager les derniers centimètres cubes d’oxygène disponibles pour nous accueillir.
– Et Angeliko, jeune croate d’une trentaine d’années, qui décide de faire un détour pour nous accompagner en centre ville, mais qui, après deux minutes de marche émet un verdict catégorique : la ville est laide. Il rentre chez lui.

Si vous n’êtes pas dupes, vous aurez noté que le compte n’y est pas (encore…).

Il est déjà 18h lorsque nous atteignons Trieste. A peine une heure pour en faire le tour. Mauvais timing : trop court pour palper l’atmosphère, trop long pour nous permettre de rejoindre Ljubljana à temps. Nous prenons donc le parti d’un simple verre pour trinquer à la santé de l’écrivain local Paulo Rumiz (récente lubie d’Aurélie qui, faute d’avoir pu le rencontrer, interroge chaque autochtone à son sujet).

Marco et Sandro, joyeux propriétaires d’un troquet en bord de mer, nous indiquent la direction de l’autoroute, au sommet de la colline. Un de leurs amis nous conduit même à la station de funiculaire qui y mène. Malgré la pluie et une envie croissante de rester, nous décollons avec lui.

24 minutes d’ascension plus tard, nous dominons la baie de Trieste. Il pleut toujours,
la nuit tombe, et nous devons dégager de mauvaises ondes puisqu’aucun automobiliste ne daigne s’arrêter. La règle ferme étant « pas d’autostop la nuit », nous abandonnons une demi-heure plus tard.
Retour en ville, dans les ruelles investies par les terrasses. Toutes les personnes qui nous adressent la parole sont bienveillantes, aidantes, et l’art de vivre de cette cité aux portes de l’Europe de l’est achève de nous séduire. Marco, chez qui nous retournons, penaudes, appelle l’un de ses amis et déniche in extremis une petite chambre pour nous (un Bed & Breakfast sans breakfast, pour cause de réservation tardive…).

Réveillées à l’aube, nous profitons des premières lueurs du jour pour achever notre article en terrasse, au bord du « Grand Canal », avant de faire nos adieux à cette cité nichée entre mer et montagne, est et ouest. Conquises, et presque tri(e)stes de reprendre la route.

J5. Venise en 38 tonnes

Après une escale succincte d’un jour à Milan, nous reprenons la route au petit matin.

A peine quelques minutes de poucerie et un sympathique poids lourd nous invite à le suivre. Direction Verona. Perchées à trois mètres au dessus de l’asphalte – l’une sur le siège passager, l’autre allongée sur la banquette qui sert de couchage d’appoint – nous convoyons deux tonnes de pastèques.

D’emblée, le conducteur nous séduit par sa malice et sa bonne humeur. Son sourire rappelle celui de Georges Clooney ! Il rougit de la comparaison « c’est seulement de dos, à cause des cheveux blancs… ». Pourtant les stars, ça le connait : il fut un temps voisin de Monica Belluci, à Ferugia, sa ville natale. « Son père, comme moi, était chauffeur poids-lourd  ! »

Sa fille à lui (« elle a à peu près votre âge… ») est devenue avocate. Il en est fier comme un pape. Dans une langue composite, mêlant l’espagnol à l’anglais, un italien bredouillant, quelques bribes d’allemand et une ribambelle de mimiques, nous papotons sans discontinuer, abordant les sujets les plus variés, plaisantant volontiers. Bibo a pris des risques en nous emmenant avec lui. Son patron est formel : pas de passager. Ca pourrait être dangereux (et si nous sortions notre mini couteau suisse pour braquer ses fruits?).
Reconnaissantes, nous descendons (c’est le cas de le dire…) de son camion à la périphérie de Vérone où un hypothétique car est supposé nous rapatrier en centre ville. Je vous laisse mon numéro en cas de pépin » Décidément, Bibo est un coup de cœur, el mejor, the best, wunderbach ! « OK, let’s truck now ! »

Echappée au cœur de la ville-musée et son attraction phare, le balcon duquel Giulietta se pâmait pour un certain Romeo. Parmi la foule compacte agglutinée, nez en l’air face à la balustrade de légende – clichés et poses rituels, boutique souvenir, cauchemar…

Hâte de regagner bitume et pots d’échappements. Prompte déambulation au gré des ruelles de la vieille ville, puis nous regagnons à pied la sortie de l’agglomération et nous postons dans la direction de l’autoroute de Venise.

Exceptionnellement, l’endroit est agréable… Un arbre nous procure même un peu d’ombre. Cadre idyllique de courte durée, hélas, car bientôt nous commettrons notre première erreur de Poucette : accepter de monter dans le coupé blanc de Vittorio, businessman gominé qui suggère de nous déposer au péage, « un meilleur endroit » selon lui…

Lorsqu’il nous demande de descendre, nous sommes stupéfaites qu’il nous abonne là : Quatre voies, une rambarde de sécurité, et les barrières, au loin. Nous longeons la glissière par l’extérieur (on se souvient des statistiques d’espérance de vie sur voie d’autoroute) pour atteindre la zone de ralentissement. Arrivées à la hauteur du péage, égarées comme des lapines face à des phares de voiture, un homme de la sécurité nous arrête. C’est interdit. Il faut partir d’ici. «OK. Mais comment on faiiiiiiiit ?». Le type, agressif de prime abord, perçoit notre détresse de Poucettes. Il nous propose de le suivre.

Un escalier en colimaçon s’enfonce sous l’autoroute. L’homme en jaune (fluo) nous précède et s’arrête à la dernière marche. Sur le mur, un énorme bouton rouge qu’il enfonce à intervalles réguliers en un obscur langage… Clic. Clic. Cliclicliclic. Clic. Une communication en morse… Avec qui ? Pourquoi ? Nous céder le passage ? Avertir son collègue ? « J’ai récupéré deux boulets, attends de voir ça ! » ?

Retour à la case départ – sans ombre cette fois – la chaleur étouffante. Tout le monde nous sourit mais personne ne s’arrête, à l’exception de Fabrizio, qui se propose de nous accompagner à Mestre, mais a une course de 30 minutes à faire. On le remercie de l’attention mais « en une demi-heure, nous aurons largement le temps de trouver quelqu’un d’autre… ». Il passera tout de même vérifier, et nous embarquera, le cas échéant. Pendant ce temps, nous croisons, en vrac, un jardinier qui nous prête son tuyau d’arrosage pour un rafraichissement salvateur, un « Rahan » à l’italienne – cheveux blonds et blanc vêtu – qui nous prodigue ses conseils à intervalles réguliers (« vous devriez aller sur le parking là-bas, attention, vous allez attraper une insolation… »), et même une voiture de flics libidineux («C’est dommage, si on n’était pas de service, on vous auraient bien emmenées nous, blablabla » – sauf que tant qu’ils sont là, évidemment, aucune autre voiture n’ose s’arrêter…). Tout SAUF le véhicule espéré…

Soulagement donc, lorsque nous apercevons le capot providentiel de Fabrizio poindre à l’horizon du carrefour. Il nous conduit jusqu’à la gare de Mestre. Cinq minutes de train et Venise, enfin… Notre lune de miel.

Suivant les conseils de nombreuses «sources sûres» selon lesquelles la gare se muait chaque soir en joyeuse pyjama party cosmopolite, nous avions prévu d’y passer la nuit. Information erronée ou périmée – semble t-il – car, en fait de dortoir géant, trois punks, accompagnés de leurs fidèles fouines (concubines pour les rats qui gangrènent la ville ?) et un vieillard en état de momification avancée… La perspective d’une nuit parmi cette faune (au sens multiple du terme) met a mal notre désir de couchage alternatif.

Après une rapide étude de marché, nous optons pour une chambre « sauna », sans salle de bain mais pourvue d’un ventilateur poussif et d’un lavabo d’où s’écoule une eau plus chaude que les cendres du Vésuve. Une nuit de noce et de rêve !Et Istanbul est plus près qu’on ne le pense…