J12/13 : Nous n’écrirons pas sur la guerre

Nous ne voulions pas écrire sur la guerre. Voici ce que nous nous sommes promis en arrivant ici. A propos de Sarajevo, nous préférions parler des processions du 27ème jour du Ramadan, des femmes voilées et dévoilées buvant du « magic tea » ou fumant le narguilé ensemble devant la fontaine de la Mosquée, des petits déjeuners saveur oignon, des ruines accolées aux buildings de verre, des cimetières à perte de vue… Pardon.

Des montagnes qui encerclent la ville, de la Neredva qui la divise, des œuvres d’Anish Kapur, Boltanski, Nan Goldin & consorts posées à même le sol d’un musée d’art moderne déserté,  des façades criblées d’impacts de balles… Pardon.

Nous ne voulions pas en parler, mais nous voulions comprendre. Alors nous nous sommes au rendues au bout de la ligne 3 du tramway, de la ligne 10 du bus, troisième chemin à gauche, au « Tunnel Museum ». Mini exposition évoquant l’histoire du tunnel clandestin construit par l’armée bosniaque pour survivre au siège de Sarajevo. 800 mètres pour transporter vivres et armes, permettre un semblant de communication avec la zone libre.

En sortant de ce musée de bric et de broc (une carte des JO de 1984 en guise de schéma, le même film amateur projeté dans deux salles, des feuilles photocopiées pour tout panneau explicatif…), nous ressentons une sorte de malaise, mais l’histoire reste floue.

Nous ne voulions pas en parler, et pourtant la première personne à nous prendre en stop est un militaire polonais, employé par les forces armées de l’Union Européenne avec 600 hommes pour assurer la stabilité du territoire. Przemek déplore le retrait progressif des troupes (et le sien, bientôt). Pour lui, la région reste tendue. Les communautés ne se tolèrent qu’en surface et un rien pourrait ranimer le conflit.
Przemek s’est engagé dans l’armée sans jamais penser à la guerre, il se rêve faiseur de paix. En ce qui nous concerne, il œuvre au moins pour notre bien-être puisqu’il consacre les 200 kilomètres de sa «patrouille» à nous accompagner à la frontière du Monténégro. En chemin, un policier nous arrête : excès de vitesse.
Przemek sort alors sa botte secrète : une carte d’immunité. Il y a des avantage à la (l’in ?) justice.
Un café offert avec nos derniers Marks bosniaques, puis Przemek nous dépose à la frontière, en grande pompe. Nous la traversons à pied et sans encombre.
De l’autre côté du pont surplombant une gorge immense, nous faisons immédiatement la connaissance de Tarik. Alors que nous planifions de rester dans la région, un parc naturel sauvage, il nous convainc de poursuivre vers les lacs du sud. « Trop tard. Trop loin. Trop dangereux.» Et si lui était trop paternaliste ?

Bien vite, nous revenons sur cette première impression négative.
Tarik était médecin militaire au beau milieu de la guerre. Il croit beaucoup moins que nous en la bienveillance humaine. Mais comment lui en vouloir ? Pendant quatre ans, ce musulman non pratiquant a vécu sans eau ni électricité avec sa famille, travaillant jour et nuit à l’hôpital pour sauver le peu d’hommes qu’il pouvait. Sa femme est originaire du Montenegro. Il aurait pu partir avec elle mais a alors fait le choix de rester. «J’étais stupide, je croyais encore que la patrie signifiait quelque chose, que nous étions plus que des pions au service de stratégies politiques». Il a vu le pire de l’humanité.

« Comment des gens qui parlent la même langue, ont le même physique, la même culture, peuvent-ils s’entretuer ? C’est un non-sens. Ses grands-parents, ses parents, ses enfants et lui ont tous connu la guerre… et après ? »

Tarik n’est pas très confiant en l’avenir, en l’Europe, pourtant, il croit en son destin. «Un jour de 1992, je portais des chaussures montantes à lacets. Je m’énervais tout seul parce qu’ils se défaisaient sans cesse.
Ce matin-là, au moment où j’allais traverser le pont, j’ai marché sur mon lacet droit. Je me suis accroupi pour le renouer. C’est alors qu’une grenade a explosé à l’endroit où je me serais trouvé si j’avais poursuivi ma route. J’ai réalisé ma chance et compris que chaque minute était un sursis. Je crois d’ailleurs qu’à cette période tout le monde le pensait, nous étions en quête de plaisirs immédiats. Nous faisions l’amour ensemble, tout le temps. Sans mauvaise conscience ou peur du lendemain puisque, pour plusieurs d’entre nous, nous savions qu’il n’y en aurait pas. »

Tarik ponctue ses phrases de «mais je ne vais pas vous parler de cela». Il change alors de sujet, fait un arrêt au supermarché pour nous offrir sa bouteille de vin préféré, puis un détour de 20 kilomètres (et 250 marches) vers un monastère orthodoxe perché en haut de la montagne.

Tandis qu’il attend avec son chien devant l’entrée, nous suivons la foule des pèlerins. Lorsque nous comprenons ce qui se déroule à l’intérieur, il est trop tard : nous sommes nez à nez avec un Pope, croix à la main. Suivant l’exemple de la femme qui nous précède, nous nous signons et embrassons la croix qu’il nous tend. C’est pécher peut-être, mais c’est poli…


Au retour, Tarik explique qu’il déteste les marches. Pendant la guerre, son appartement était au dixième étage, et il devait monter chaque jour des provisions et des litres d’eau pour que sa famille puisse survivre.

Il ne voulait pas en parler et nous ne voulions pas l’écrire.

Mais ici, les cendres de la guerre fument encore et nous brûlent les yeux.

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J10/11 : Course pouce-huit

Arrivée à Split à minuit, avec Guillaume, notre jeune conducteur, nous partons en quête d’un lit. Lui, peu enclin à la négociation, un peu timide aussi, a passé les deux précédentes nuits dans sa voiture. Nous prenons donc l’oisillon sous notre aile, pour 24 heures au moins. Parmi les rabatteurs de « Sobe », un vieillard l’air bonhomme nous fait une offre alléchante : un appartement en plein centre pour 500 kunas la nuit (70 €). Après négociation, nous obtenons le tarif imbattable de 250, une affaire ! Sauf qu’une fois dans l’appartement, l’homme nous impose de garder la chambre une nuit supplémentaire et revient sur le prix… Discussion interminable jusqu’à un compromis surprenant : il accepte le tarif initialement fixé si nous lui chantons « La vie en rose ». Rien de plus simple pour les Mariachattes que nous sommes. Marché conclu.

L’appartement est spartiate, l’eau froide, et la cuisine utilisée comme une chambre supplémentaire (avec lit de camp équipé), mais enfin, nous sommes chez nous. Au pied de l’immeuble s’étalent les terrasses des bars les plus agités de la deuxième agglomération croate. Quelques pas au clair de lune parmi les ruelles de marbre suffisent à nous séduire. Split est un musée à ciel ouvert. Un Palace antique mué en vivant centre urbain. A cette heure-ci, il nous appartient.

Bercées par le vacarme des hauts parleurs sous nos fenêtres, progressivement relayés par les feulements des chats en chaleur (la ville en compte quelques dizaines de milliers), nous nous endormons, conquises avant le choc matinal.

Overdose de touristes. Robes bling-bling, et sandales-chaussettes. Impression de déambuler dans un cliché de Martin Paar. Le panurgisme ambiant est tel qu’à peine deux cent-mètres hors du centre, nous nous retrouvons seuls. Cinq heures de balade dans les hauteurs au milieu des pinèdes, puis bain de mer dans une crique isolée.

Après un dîner de poissons grillés partagé avec un couple de brésilien et deux anglais (célibataires, il n’a pas fallu attendre deux minutes pour le savoir…), nous repartons le lendemain à l’aube (Edith Piaf n’aura pas fait fléchir notre propriétaire qui nous impose un check-out à l’heure des vêpres – présage en cette veille de 15 août dont le thème sera définitivement religieux).

L’objectif du jour : Sarajevo. Nous envisageons d’effectuer le trajet en deux temps, avec une halte à mi-chemin dans la ville Mostar, tristement célèbre pour les combats qui s’y déroulèrent pendant la guerre de Yougoslavie. Le parcours sera finalement morcelé en une succession invraisemblable de micros-étapes (huit véhicules au total, d’où la subtilité du titre).

Les premiers conducteurs n’ont qu’une obsession : la Sainte Vierge, dont c’est THE day. Yvan, qui inaugure notre relais-pèlerinage passe un disque de chants religieux, puis, prosélyte, nous l’offre.

Josko, le second coureur, marin reconverti en chauffeur-livreur est un catholique convaincu. Dans sa famille pourtant, toutes les confessions sont représentées et il fait preuve d’une grande tolérance. Il nous expose ses convictions sur le mariage (exclusivement à l’Eglise) ce que refuse son amie. Pas marié donc. Josko se révèle être un guide en or : hyperactif, il fait des détours pour nous montrer son village natal,  les lacs bleu et rouge (« les plus profonds du monde ! » dixit lui même), nous raconte la guerre, ses souvenirs, ses tragédies. L’écouter est un régal. Notre coup de cœur du jour…

Mario et Arianna enchaînent sur le passage de frontière. Ce couple d’italien bling bling dans un 4×4 sur-climatisé avec combo GPS Ipad se rend sur les lieux de l’apparition de la Vierge. « Que ?! » Mario est scandalisé de constater que nous ne sommes pas au courant. Elle serait apparue en 1981 dans les parages et aurait accompli des miracles (la naissance de Sandra ?). Des milliers de pèlerins lui rendent visite chaque année pour l’Assomption. Cette apparition, non reconnue par le Vatican, aurait été un moyen détourné pour les Serbes catholiques de récolter des fonds pour acheter des armes. Evidemment, cette théorie n’est pas plus validée que la première…

Nous nous épargnerons le détour… Mais en ce jour dédié aux bondieuseries, l’occasion est rêvée de jouer la carte de la charité chrétienne. Mains jointes en prière, visages suppliants. Pour sûr, Jésus lui-même, nous aurait prises en stop.

Poursuite du relais avec une parenthèse « véhicules insolites ».

Sur un parking glauque peu après la frontière bosniaque, nous abordons un jeune conducteur au volant d’un car de tourisme vide. « Mostar ?! » Tomo, accepte de nous avancer de trente kilomètres dans la direction. Notre premier stop en bus privatisé. CARrément contentes !

S’arrête ensuite Zoram dans une Fiat déglinguée. Toit troué, sans rétro ni ceinture, nous partageons le dernier bout du route jusqu’à Mostar. Ce bosniaque de trente trois ans ne parle aucune langue étrangère. Et pourtant (miracle encore ?) nous nous comprenons…

Il est 18h30 lorsqu’il nous laisse à Mostar. Entièrement détruite en 1993 elle a été récemment restaurée avec l’aide de la communauté internationale. Malgré la paix retrouvée, la ville demeure scindée de part et d’autre du fleuve entre quatriers musulmans et catholiques.
Encore 200 kilomètres pour rallier Sarajevo, la pluie s’invite et nous n’avons pas un centime de la monnaie bosniaque (dont on ignore encore jusqu’au nom). Aurélie tente d’arrêter un automobiliste à un feu rouge. Malheureusement, il rentre chez lui. Spontanément, elle lui demande alors une cigarette…Qu’il lui donne. De là au lavage de pare-brise, il n’y a plus qu’un pas…

A peine le temps d’allumer le précieux cadeau, que le monospace d’Aziz et Aziza nous ouvre ses portes. Nous n’avons pas un mot en commun. Communication limitée = chanter ! D’autant qu’il est difficile de résister à la tentation d’entonner le titre culte de Balavoine : Lazizaaa ! Ils sont morts de rire mais bien vite la « conversation » se tarit. Pause salutaire en fin de journée. Nous serons à Sarajevo dans deux heures. Tout va pour le mieux. La Sainte Vierge existe donc t-elle ?
A moins que…
Tandis que nous apercevons les lumières de la ville, la voiture freine brutalement, au beau milieu d’un quartier interlope. C’est là qu’ils habitent et nous laissent, donc ?

Il fait nuit noire. Des jeunes à l’air inquiétant s’agglutinent autour de nous. Nous bondissons sur la première voiture, «CENTAR» en lettres capitales. OK. Nermine et Karim assurent le dernier relais jusqu’à la porte de notre auberge. Ce soir est le 27ème jour du Ramadan, leur nuit sera festive. De fait, les rues fourmillent de monde, allant et venant des sublimes mosquées de Sarajevo.

Parfait point d’orgue de notre Holly day.