J5. Venise en 38 tonnes

Après une escale succincte d’un jour à Milan, nous reprenons la route au petit matin.

A peine quelques minutes de poucerie et un sympathique poids lourd nous invite à le suivre. Direction Verona. Perchées à trois mètres au dessus de l’asphalte – l’une sur le siège passager, l’autre allongée sur la banquette qui sert de couchage d’appoint – nous convoyons deux tonnes de pastèques.

D’emblée, le conducteur nous séduit par sa malice et sa bonne humeur. Son sourire rappelle celui de Georges Clooney ! Il rougit de la comparaison « c’est seulement de dos, à cause des cheveux blancs… ». Pourtant les stars, ça le connait : il fut un temps voisin de Monica Belluci, à Ferugia, sa ville natale. « Son père, comme moi, était chauffeur poids-lourd  ! »

Sa fille à lui (« elle a à peu près votre âge… ») est devenue avocate. Il en est fier comme un pape. Dans une langue composite, mêlant l’espagnol à l’anglais, un italien bredouillant, quelques bribes d’allemand et une ribambelle de mimiques, nous papotons sans discontinuer, abordant les sujets les plus variés, plaisantant volontiers. Bibo a pris des risques en nous emmenant avec lui. Son patron est formel : pas de passager. Ca pourrait être dangereux (et si nous sortions notre mini couteau suisse pour braquer ses fruits?).
Reconnaissantes, nous descendons (c’est le cas de le dire…) de son camion à la périphérie de Vérone où un hypothétique car est supposé nous rapatrier en centre ville. Je vous laisse mon numéro en cas de pépin » Décidément, Bibo est un coup de cœur, el mejor, the best, wunderbach ! « OK, let’s truck now ! »

Echappée au cœur de la ville-musée et son attraction phare, le balcon duquel Giulietta se pâmait pour un certain Romeo. Parmi la foule compacte agglutinée, nez en l’air face à la balustrade de légende – clichés et poses rituels, boutique souvenir, cauchemar…

Hâte de regagner bitume et pots d’échappements. Prompte déambulation au gré des ruelles de la vieille ville, puis nous regagnons à pied la sortie de l’agglomération et nous postons dans la direction de l’autoroute de Venise.

Exceptionnellement, l’endroit est agréable… Un arbre nous procure même un peu d’ombre. Cadre idyllique de courte durée, hélas, car bientôt nous commettrons notre première erreur de Poucette : accepter de monter dans le coupé blanc de Vittorio, businessman gominé qui suggère de nous déposer au péage, « un meilleur endroit » selon lui…

Lorsqu’il nous demande de descendre, nous sommes stupéfaites qu’il nous abonne là : Quatre voies, une rambarde de sécurité, et les barrières, au loin. Nous longeons la glissière par l’extérieur (on se souvient des statistiques d’espérance de vie sur voie d’autoroute) pour atteindre la zone de ralentissement. Arrivées à la hauteur du péage, égarées comme des lapines face à des phares de voiture, un homme de la sécurité nous arrête. C’est interdit. Il faut partir d’ici. «OK. Mais comment on faiiiiiiiit ?». Le type, agressif de prime abord, perçoit notre détresse de Poucettes. Il nous propose de le suivre.

Un escalier en colimaçon s’enfonce sous l’autoroute. L’homme en jaune (fluo) nous précède et s’arrête à la dernière marche. Sur le mur, un énorme bouton rouge qu’il enfonce à intervalles réguliers en un obscur langage… Clic. Clic. Cliclicliclic. Clic. Une communication en morse… Avec qui ? Pourquoi ? Nous céder le passage ? Avertir son collègue ? « J’ai récupéré deux boulets, attends de voir ça ! » ?

Retour à la case départ – sans ombre cette fois – la chaleur étouffante. Tout le monde nous sourit mais personne ne s’arrête, à l’exception de Fabrizio, qui se propose de nous accompagner à Mestre, mais a une course de 30 minutes à faire. On le remercie de l’attention mais « en une demi-heure, nous aurons largement le temps de trouver quelqu’un d’autre… ». Il passera tout de même vérifier, et nous embarquera, le cas échéant. Pendant ce temps, nous croisons, en vrac, un jardinier qui nous prête son tuyau d’arrosage pour un rafraichissement salvateur, un « Rahan » à l’italienne – cheveux blonds et blanc vêtu – qui nous prodigue ses conseils à intervalles réguliers (« vous devriez aller sur le parking là-bas, attention, vous allez attraper une insolation… »), et même une voiture de flics libidineux («C’est dommage, si on n’était pas de service, on vous auraient bien emmenées nous, blablabla » – sauf que tant qu’ils sont là, évidemment, aucune autre voiture n’ose s’arrêter…). Tout SAUF le véhicule espéré…

Soulagement donc, lorsque nous apercevons le capot providentiel de Fabrizio poindre à l’horizon du carrefour. Il nous conduit jusqu’à la gare de Mestre. Cinq minutes de train et Venise, enfin… Notre lune de miel.

Suivant les conseils de nombreuses «sources sûres» selon lesquelles la gare se muait chaque soir en joyeuse pyjama party cosmopolite, nous avions prévu d’y passer la nuit. Information erronée ou périmée – semble t-il – car, en fait de dortoir géant, trois punks, accompagnés de leurs fidèles fouines (concubines pour les rats qui gangrènent la ville ?) et un vieillard en état de momification avancée… La perspective d’une nuit parmi cette faune (au sens multiple du terme) met a mal notre désir de couchage alternatif.

Après une rapide étude de marché, nous optons pour une chambre « sauna », sans salle de bain mais pourvue d’un ventilateur poussif et d’un lavabo d’où s’écoule une eau plus chaude que les cendres du Vésuve. Une nuit de noce et de rêve !Et Istanbul est plus près qu’on ne le pense…

Une réflexion au sujet de « J5. Venise en 38 tonnes »

  1. Une semaine déjà de folle parenthèse, haletante pour vos lecteurs, exhaltante pour vous ? Fatiguante ? Préparez-vous à prendre au moins une semaine de repos au retour. Je croise les pouces pour les poucettes. Bon vent. RG

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