J10/11 : Course pouce-huit

Arrivée à Split à minuit, avec Guillaume, notre jeune conducteur, nous partons en quête d’un lit. Lui, peu enclin à la négociation, un peu timide aussi, a passé les deux précédentes nuits dans sa voiture. Nous prenons donc l’oisillon sous notre aile, pour 24 heures au moins. Parmi les rabatteurs de « Sobe », un vieillard l’air bonhomme nous fait une offre alléchante : un appartement en plein centre pour 500 kunas la nuit (70 €). Après négociation, nous obtenons le tarif imbattable de 250, une affaire ! Sauf qu’une fois dans l’appartement, l’homme nous impose de garder la chambre une nuit supplémentaire et revient sur le prix… Discussion interminable jusqu’à un compromis surprenant : il accepte le tarif initialement fixé si nous lui chantons « La vie en rose ». Rien de plus simple pour les Mariachattes que nous sommes. Marché conclu.

L’appartement est spartiate, l’eau froide, et la cuisine utilisée comme une chambre supplémentaire (avec lit de camp équipé), mais enfin, nous sommes chez nous. Au pied de l’immeuble s’étalent les terrasses des bars les plus agités de la deuxième agglomération croate. Quelques pas au clair de lune parmi les ruelles de marbre suffisent à nous séduire. Split est un musée à ciel ouvert. Un Palace antique mué en vivant centre urbain. A cette heure-ci, il nous appartient.

Bercées par le vacarme des hauts parleurs sous nos fenêtres, progressivement relayés par les feulements des chats en chaleur (la ville en compte quelques dizaines de milliers), nous nous endormons, conquises avant le choc matinal.

Overdose de touristes. Robes bling-bling, et sandales-chaussettes. Impression de déambuler dans un cliché de Martin Paar. Le panurgisme ambiant est tel qu’à peine deux cent-mètres hors du centre, nous nous retrouvons seuls. Cinq heures de balade dans les hauteurs au milieu des pinèdes, puis bain de mer dans une crique isolée.

Après un dîner de poissons grillés partagé avec un couple de brésilien et deux anglais (célibataires, il n’a pas fallu attendre deux minutes pour le savoir…), nous repartons le lendemain à l’aube (Edith Piaf n’aura pas fait fléchir notre propriétaire qui nous impose un check-out à l’heure des vêpres – présage en cette veille de 15 août dont le thème sera définitivement religieux).

L’objectif du jour : Sarajevo. Nous envisageons d’effectuer le trajet en deux temps, avec une halte à mi-chemin dans la ville Mostar, tristement célèbre pour les combats qui s’y déroulèrent pendant la guerre de Yougoslavie. Le parcours sera finalement morcelé en une succession invraisemblable de micros-étapes (huit véhicules au total, d’où la subtilité du titre).

Les premiers conducteurs n’ont qu’une obsession : la Sainte Vierge, dont c’est THE day. Yvan, qui inaugure notre relais-pèlerinage passe un disque de chants religieux, puis, prosélyte, nous l’offre.

Josko, le second coureur, marin reconverti en chauffeur-livreur est un catholique convaincu. Dans sa famille pourtant, toutes les confessions sont représentées et il fait preuve d’une grande tolérance. Il nous expose ses convictions sur le mariage (exclusivement à l’Eglise) ce que refuse son amie. Pas marié donc. Josko se révèle être un guide en or : hyperactif, il fait des détours pour nous montrer son village natal,  les lacs bleu et rouge (« les plus profonds du monde ! » dixit lui même), nous raconte la guerre, ses souvenirs, ses tragédies. L’écouter est un régal. Notre coup de cœur du jour…

Mario et Arianna enchaînent sur le passage de frontière. Ce couple d’italien bling bling dans un 4×4 sur-climatisé avec combo GPS Ipad se rend sur les lieux de l’apparition de la Vierge. « Que ?! » Mario est scandalisé de constater que nous ne sommes pas au courant. Elle serait apparue en 1981 dans les parages et aurait accompli des miracles (la naissance de Sandra ?). Des milliers de pèlerins lui rendent visite chaque année pour l’Assomption. Cette apparition, non reconnue par le Vatican, aurait été un moyen détourné pour les Serbes catholiques de récolter des fonds pour acheter des armes. Evidemment, cette théorie n’est pas plus validée que la première…

Nous nous épargnerons le détour… Mais en ce jour dédié aux bondieuseries, l’occasion est rêvée de jouer la carte de la charité chrétienne. Mains jointes en prière, visages suppliants. Pour sûr, Jésus lui-même, nous aurait prises en stop.

Poursuite du relais avec une parenthèse « véhicules insolites ».

Sur un parking glauque peu après la frontière bosniaque, nous abordons un jeune conducteur au volant d’un car de tourisme vide. « Mostar ?! » Tomo, accepte de nous avancer de trente kilomètres dans la direction. Notre premier stop en bus privatisé. CARrément contentes !

S’arrête ensuite Zoram dans une Fiat déglinguée. Toit troué, sans rétro ni ceinture, nous partageons le dernier bout du route jusqu’à Mostar. Ce bosniaque de trente trois ans ne parle aucune langue étrangère. Et pourtant (miracle encore ?) nous nous comprenons…

Il est 18h30 lorsqu’il nous laisse à Mostar. Entièrement détruite en 1993 elle a été récemment restaurée avec l’aide de la communauté internationale. Malgré la paix retrouvée, la ville demeure scindée de part et d’autre du fleuve entre quatriers musulmans et catholiques.
Encore 200 kilomètres pour rallier Sarajevo, la pluie s’invite et nous n’avons pas un centime de la monnaie bosniaque (dont on ignore encore jusqu’au nom). Aurélie tente d’arrêter un automobiliste à un feu rouge. Malheureusement, il rentre chez lui. Spontanément, elle lui demande alors une cigarette…Qu’il lui donne. De là au lavage de pare-brise, il n’y a plus qu’un pas…

A peine le temps d’allumer le précieux cadeau, que le monospace d’Aziz et Aziza nous ouvre ses portes. Nous n’avons pas un mot en commun. Communication limitée = chanter ! D’autant qu’il est difficile de résister à la tentation d’entonner le titre culte de Balavoine : Lazizaaa ! Ils sont morts de rire mais bien vite la « conversation » se tarit. Pause salutaire en fin de journée. Nous serons à Sarajevo dans deux heures. Tout va pour le mieux. La Sainte Vierge existe donc t-elle ?
A moins que…
Tandis que nous apercevons les lumières de la ville, la voiture freine brutalement, au beau milieu d’un quartier interlope. C’est là qu’ils habitent et nous laissent, donc ?

Il fait nuit noire. Des jeunes à l’air inquiétant s’agglutinent autour de nous. Nous bondissons sur la première voiture, «CENTAR» en lettres capitales. OK. Nermine et Karim assurent le dernier relais jusqu’à la porte de notre auberge. Ce soir est le 27ème jour du Ramadan, leur nuit sera festive. De fait, les rues fourmillent de monde, allant et venant des sublimes mosquées de Sarajevo.

Parfait point d’orgue de notre Holly day.

J9. Slow-vénie

13h00.
Rok nous laisse sur une aire d’autoroute à la sortie de Ljubljana. Objectif Zagreb.
Nous entamons, confiantes, notre quête du jour.
A la pompe à essence, personne ne peut nous ignorer (certains ont bien essayé pourtant…)

Les réponses sont invariablement négatives :  « pas de place («  full  »), « je n’y vais pas » (avec mots et/ou mains), « mon micro Teckel a besoin de toute la banquette arrière », et la plus récurrente « vous êtes dans la mauvaise direction, nous rentrons justement de Croatie… ». Malgré tout, nous persistons, convaincues qu’un heureux revirement de situation se profile.

14h40.
Un camionneur slovène s’arrête. Il parle un allemand approximatif et nous propose de se garer pour discuter. Nous l’interrogeons sur sa destination mais il s’obstine à vouloir d’abord parquer son engin. «Montez !».

Ok, nous serons spectatrices forcées de sa lente manœuvre :  50 mètres. Arrêt. 20 mètres. Stop. 20 autres. Halte… Aucun emplacement ne semble lui convenir. Il salue ses collègues au passage. Finalement garé en bout de voie, nous parvenons enfin à poser la carte sur ses genoux et entamer le dialogue. A notre grande surprise, il se lance alors dans un cours de géographie : « ici c’est la mer, hier, j’étais là, avant-hier ici, ça c’est la Croatie, l’Italie… », sans jamais répondre à LA question qui nous concerne : « WHEREDOYOUGO ?! » L’homme se répète, cherche mille prétextes pour nous empêcher de descendre : « J’ai une cargaison de bananes, vous en voulez ? » Impatience grandissante… C’est alors qu’il nous explique qu’il reste dormir là ce soir (sur le parking donc, à 500 mètres de chez notre ami), mais que si nous voulons, nous pouvons partager sa couchette et partir demain matin. Aimable proposition… Vous imaginez bien qu’il nous a alors fallu moins de vingt secondes pour quitter l’habitacle de son 38 tonnes…

15h00.
Pique-nique au milieu du parking avec Matthew, un autostoppeur australien (que nous avons d’abord pris pour notre concurrent avant de l’étiqueter compagnon de galère). Sandwichs garnis de mayonnaise. Pommes en plastique. Festin.

16h00.
Les pompistes ont pitié de nous. Ils nous expliquent que la plupart des Slovènes empruntent l’autre route, le long de la côte. Nous ferions mieux de tenter notre chance sur l’aire opposée (et donc enjamber huit voies rapides ?). Sacha, un jeune qui entend notre discussion confirme leurs dires. Ok. On veut bien essayer dans l’autre sens, mais… « comment atteindre la station à pied ? » Le jeune homme s’entretient deux minutes avec ses parents, son frère et leurs bichons-jumeaux (quoique ces derniers semblent sans opinion). La famille approuve, ils attendront ici que leur fils nous ait conduit de l’autre côté (nous précisant tout de même « Ne le violez pas les filles !! »

16h15.
Nouvelle station (en fait la même, en miroir…) dans le sens de la frontière italienne cette fois. Furtif regain d’espoir. Première voiture et réponse du conducteur : « Mais vous êtes du mauvais côté de l’autoroute, ici les gens rentrent de Croatie ». Cette réplique prend des airs de canular. Se pendre avec nos sangles de sac à dos ?

16h45.
On craque. Rok à la rescousse ? Ce matin, il avait parlé d’un autre chemin… Notre sauveur sera là dans 15 minutes… Ouf !

17h00.
A vingt minutes de là, sur une route de campagne empruntée par les locaux pour éviter les péages. Le simple fait de se mouvoir sur quelques kilomètres, de voir du paysage défiler sous nos (ses) roues, nous met en joie. De l’action, enfin.

Rok nous largue au bord d’un champ. Le paysage est «chudovito» (magnifique). Finies les odeurs d’essence, au moins. Paternel, il décide d’aller « déjeuner » avec un ami dans une auberge, cinq kilomètres plus loin. Il repassera dans une petite heure et nous ramènera chez lui au besoin (Et quoi… On prendra le train ? Pourrions-nous survivre à notre premier échec de Poucettes… ?). Il parie 100 € qu’il nous retrouvera tout à l’heure. Inacceptable ! Quoique…

17h30.
Une voiture par minute. Moyenne scientifiquement calculée.
Aurélie sort l’ordinateur et installe son bureau de plein air tandis que Sandra fait le guet. «Et ce soir, à Ljubljana, on sortira ?»

17h45.
Un mirage ?
Une 206 immatriculée en France s’arrête devant nous.
– Où allez-vous en Croatie ?
– N’importe où !, nous répond Guillaume, le conducteur.
Alléluia.

Nous partons pour Split, à 400 kilomètres.
Rok nous doit donc 100 €, et nous, une fière chandelle !