J9. Slow-vénie

13h00.
Rok nous laisse sur une aire d’autoroute à la sortie de Ljubljana. Objectif Zagreb.
Nous entamons, confiantes, notre quête du jour.
A la pompe à essence, personne ne peut nous ignorer (certains ont bien essayé pourtant…)

Les réponses sont invariablement négatives :  « pas de place («  full  »), « je n’y vais pas » (avec mots et/ou mains), « mon micro Teckel a besoin de toute la banquette arrière », et la plus récurrente « vous êtes dans la mauvaise direction, nous rentrons justement de Croatie… ». Malgré tout, nous persistons, convaincues qu’un heureux revirement de situation se profile.

14h40.
Un camionneur slovène s’arrête. Il parle un allemand approximatif et nous propose de se garer pour discuter. Nous l’interrogeons sur sa destination mais il s’obstine à vouloir d’abord parquer son engin. «Montez !».

Ok, nous serons spectatrices forcées de sa lente manœuvre :  50 mètres. Arrêt. 20 mètres. Stop. 20 autres. Halte… Aucun emplacement ne semble lui convenir. Il salue ses collègues au passage. Finalement garé en bout de voie, nous parvenons enfin à poser la carte sur ses genoux et entamer le dialogue. A notre grande surprise, il se lance alors dans un cours de géographie : « ici c’est la mer, hier, j’étais là, avant-hier ici, ça c’est la Croatie, l’Italie… », sans jamais répondre à LA question qui nous concerne : « WHEREDOYOUGO ?! » L’homme se répète, cherche mille prétextes pour nous empêcher de descendre : « J’ai une cargaison de bananes, vous en voulez ? » Impatience grandissante… C’est alors qu’il nous explique qu’il reste dormir là ce soir (sur le parking donc, à 500 mètres de chez notre ami), mais que si nous voulons, nous pouvons partager sa couchette et partir demain matin. Aimable proposition… Vous imaginez bien qu’il nous a alors fallu moins de vingt secondes pour quitter l’habitacle de son 38 tonnes…

15h00.
Pique-nique au milieu du parking avec Matthew, un autostoppeur australien (que nous avons d’abord pris pour notre concurrent avant de l’étiqueter compagnon de galère). Sandwichs garnis de mayonnaise. Pommes en plastique. Festin.

16h00.
Les pompistes ont pitié de nous. Ils nous expliquent que la plupart des Slovènes empruntent l’autre route, le long de la côte. Nous ferions mieux de tenter notre chance sur l’aire opposée (et donc enjamber huit voies rapides ?). Sacha, un jeune qui entend notre discussion confirme leurs dires. Ok. On veut bien essayer dans l’autre sens, mais… « comment atteindre la station à pied ? » Le jeune homme s’entretient deux minutes avec ses parents, son frère et leurs bichons-jumeaux (quoique ces derniers semblent sans opinion). La famille approuve, ils attendront ici que leur fils nous ait conduit de l’autre côté (nous précisant tout de même « Ne le violez pas les filles !! »

16h15.
Nouvelle station (en fait la même, en miroir…) dans le sens de la frontière italienne cette fois. Furtif regain d’espoir. Première voiture et réponse du conducteur : « Mais vous êtes du mauvais côté de l’autoroute, ici les gens rentrent de Croatie ». Cette réplique prend des airs de canular. Se pendre avec nos sangles de sac à dos ?

16h45.
On craque. Rok à la rescousse ? Ce matin, il avait parlé d’un autre chemin… Notre sauveur sera là dans 15 minutes… Ouf !

17h00.
A vingt minutes de là, sur une route de campagne empruntée par les locaux pour éviter les péages. Le simple fait de se mouvoir sur quelques kilomètres, de voir du paysage défiler sous nos (ses) roues, nous met en joie. De l’action, enfin.

Rok nous largue au bord d’un champ. Le paysage est «chudovito» (magnifique). Finies les odeurs d’essence, au moins. Paternel, il décide d’aller « déjeuner » avec un ami dans une auberge, cinq kilomètres plus loin. Il repassera dans une petite heure et nous ramènera chez lui au besoin (Et quoi… On prendra le train ? Pourrions-nous survivre à notre premier échec de Poucettes… ?). Il parie 100 € qu’il nous retrouvera tout à l’heure. Inacceptable ! Quoique…

17h30.
Une voiture par minute. Moyenne scientifiquement calculée.
Aurélie sort l’ordinateur et installe son bureau de plein air tandis que Sandra fait le guet. «Et ce soir, à Ljubljana, on sortira ?»

17h45.
Un mirage ?
Une 206 immatriculée en France s’arrête devant nous.
– Où allez-vous en Croatie ?
– N’importe où !, nous répond Guillaume, le conducteur.
Alléluia.

Nous partons pour Split, à 400 kilomètres.
Rok nous doit donc 100 €, et nous, une fière chandelle !

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J7&8. We love U(bljana)

Frontière Slovène. Les véhicules italiens défilent dans un sens puis dans l’autre pour se ravitailler en essence, bien moins chère côté est. Roberto, un instituteur triestin ayant eu pitié de nous (nous attendions à un rond-point comme des poucettes esseulées), nous a déposé à cheval entre deux pays dont la séparation n’est plus matérialisée. La différence saute pourtant aux yeux dès que nous embarquons dans la voiture de Valentina et Moreno, couple d’Italiens babas cools (ensemble depuis 17 ans alors qu’ils en paraissent à peine plus).

Nous roulons ensemble au milieu des collines, sans aucune trace citadine, pas l’ombre d’un humain à l’horizon de ce pays de deux millions d’habitants.

Rok, un ami rencontré six ans plus tôt dans le désert namibien, nous attend à Ljubljana, la capitale, qui à peu de chose près signifie « je t’aime » en slovène. Si le centre a des allures de carte postale, le quartier où nous résidons est bien plus pittoresque. Ciska. Sorte de banlieue qui n’en est pas une. Hormis les quelques nantis du centre ville, monsieur et madame tout le monde vivent dans ces tours aux allures de HLM. Nids ordinaires perchés au milieu de terrains de jeux.

Le pays étant – dixit le Lonely Planet – le plus vert au monde, nous nous accordons une pose nature, en dépit de notre passion récente pour l’environnement autoroutier. Située à l’autre bout du pays, Bled n’est pourtant qu’à une heure de la capitale de cet état-confetti. Trek le long d’un profond canyon, dans les sous-bois d’une forêt, sur les plateaux fleuris… et à l’arrivée, vue sublime sur la seule île du pays : minuscule monceau de terre semblant flotter au milieu d’un lac.

Retour au bercail pour profiter de l’agitation nocturne de la (LA) ville. Soirée arrosée avec les voisins, puis des amis, puis les amis des voisins et les voisins de ceux-ci, ponctuée de sonores « zivjo » (qui se prononce : jiuhio, comme de bien en entendu) scandés à chacune des (nombreuses) tournées.

Entre deux verres de «champagne» (vin à bulles), Aurélie fait la rencontre providentielle d’un chirurgien spécialiste de la mâchoire – depuis quelques jours, elle commençait à perdre son incisive à intervalles trop réguliers. En catimini, il l’emmène à l’hôpital pour cimenter la fugueuse prothèse. Nous passerons sur l’histoire de cette dent (déjà réparée en France, en Thaïlande et au Brésil), à laquelle nous pourrions consacrer un article entier…

Sourire éclatant retrouvé, nous savourons nos dernières heures slovènes dans un festival en plein air (à l’image du Bed sans breakfast, un festival sans musique, mais avec des hectolitres de schnaps). On dormira plus tard. Quand on sera vieilles, ou mortes, ou en Croatie.

Toujours est-il que le pays ne semble pas avoir envie de nous laisser filer (et réciproquement)…

Suite au prochain épisode (demain, si le web le veut bien).