J17 : La cabane mystère

C’est une maison bleue, avec terrasse sur pilotis surmontant la rivière à l’embouchure de la mer. Ceux qui vivent là n’ont pas besoin de clé. Leur coin de paradis est bien préservé. Nul guide ne le mentionne et il fait l’objet d’un accord tacite entre les habitants afin de conserver l’adresse secrète (nous le respecterons).

Nous l’avons découvert grâce à Katy, la deuxième auto-preneuse du jour. La jeune anglaise est venue de Londres en Van pour rejoindre la cabane achetée il y a dix ans par son cousin, tombé amoureux de ce village flottant entre roseaux et sable noir, Monténégro et Albanie. Elle nous offre un café avant de reprendre la route.
Mais à peine posés sur le ponton, nos cœurs d’artichaut n’y résistent pas. Sans même nous consulter, nous envisageons un « coup de la serviette de toilette » (« Ne vous en faîtes pas, on en a… C’est vrai qu’elles sont petites et sales et humides mais… On ne veut pas déranger… »), afin de rester un peu plus longtemps dans ce lieu magique. Technique inutile cette fois car Katy nous offre spontanément l’hospitalité pour la nuit.

En compagnie de son « new french boy friend » (Christophe, un aventurier, baroudeur, Tarzan des temps modernes, spécialiste de la grimpe d’arbres, installateur de parcours d’acro-branches entre mille autres professions exercées, saisonnières ou fortuites), d’une voisine danoise, et d’un trio de locataires suisses-monténégrins, la soirée s’écoule rythmée par les tournées de « Rakia » (alcool local au degré d’alcoolémie plus adapté aux carrures des autochtones qu’à nos frêles silhouettes) et grillades de poissons fraichement pêchées sur le perron.

Virée en barque sur la plage et couchage à la belle étoile suspendus dans des hamacs au dessus de l’eau (désormais aventurières, nous n’avons bien sûr pas même envisagé d’aller dans la chambre d’amis). Ici tout est unique, jusqu’aux chiens génétiquement mutants.

Pour preuve Phoque, le gardien de la maison, semble issu d’un métissage entre une otarie et un husky. En amies des 30 millions d’autres (guêpes mises à part mais mieux vaut ne pas remettre sur le tapis – de souris – notre principale source de divergence), nous adoptons une meute.

Nous pourrions rester dans cette enclave où le temps semble suspendu, mais conscientes que les jours s’écoulent bel et bien, nous refermons la parenthèse enchantée et reprenons la direction de l’Albanie dès le lendemain (après-midi tout de même, le détour valait bien 24 heures).

« Tirana ». Le premier véhicule à nous inviter à monter est un bus. Les commentaires sont prévisibles : « c’est de la triiiiche ! ». A l’adresse des suspicieux, figurez-vous que le chauffeur du bus en question nous a déposées gratuitement et sans commentaire (lui !) à Sukobin, à cent mètres du poste frontière.

Un caillou des P’tites Poucettes sur le tableau de bord, et à quelques pas, déjà, un nouveau pays. L’Albanie.

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J16 : Aventures avec un vrai BG

Exceptionnellement, et parce qu’avant d’être un vrai BG, Bertrand Guillot est un vrai écrivain, nous lui cédons le clavier pour relater nos 48 heures de vie commune. Les P’tites Poucettes vues par un autre Gaulois en exil.

Toute la journée, j’avais traversé l’Albanie. J’avais doublé des camions, des charrettes, des Macédoniens, des vélos, des ânes, j’avais cherché mon chemin dans les embouteillages poussiéreux de Tirana, j’avais pris des auto-stoppeurs locaux qui s’appelaient Donald et ne parlaient pas un mot d’anglais. Puis j’ai passé la frontière du Montenegro, et échouant par hasard à Virpazar, je les ai vues : deux créatures sublimes qui se tournaient les pouces en buvant de l’eau plate avec leurs yeux pétillants.- Tu as la plus belle Clio de toute la région, tu nous emmènerais demain au Parc National ? Mais d’abord on a envie de ne rien faire, si ça te dit on peut le faire ensemble.
Je n’ai pas eu le temps de dire oui que Sandra était déjà dans la voiture. Les Poucettes venaient d’entrer dans ma vie.

Ensemble, nous avons vu ce que le pays peut offrir de meilleur : la vue plongeante sur la côte depuis le parc Lovcen, les treks en tongs et les routes à lacets, la Nuit blanche de Kotor (une ville entière transformée en night-club à ciel ouvert, techno Guetta et rock slave), les panoramas de Perast – le Montenegro, on trouve ça sublime ou on trouve ça beau, c’est une question de point de vue.

Voyageuses et aventurières aguerries, Aurélie et Sandra m’ont aussi permis de découvrir ces facettes du pays qui souvent échappent aux touristes grégaires : les parkings qui se transforment en plage, les baignades improvisées devant une bouche d’égout non indiquée sur la carte, les salades de poulpe sans poulpe, tous ces plats aux noms exotiques qui se transforment invariablement en un steak 30% viande baignant dans l’huile accompagné de frites molles, un pique-nique à l’ombre d’une église au milieu des chatons errants et des abeilles voraces, les machos aux seins nus et les bimbos à talons compensés.

Ces 48 heures de stop pause m’auront aussi permis de découvrir ce qui se cache derrière la plume alerte du blog des Poucettes. Il me faut ici dire au monde les conditions extrêmes dans lesquelles travaillent ces deux héroïnes des temps modernes : une connexion capricieuse, un clavier au e souffreteux, les photos qu’il faut sélectionner sans prévisualisation, les mâles locaux pleins de… disons de  sollicitude, qu’il faut éconduire sans trop les vexer, un soleil qui fait bouillir l’eau dans la voiture, les sms invasifs de l’opérateur local…

Le quotidien des Poucettes, c’est aussi tout le charme et les vicissitudes de la vie à deux, avec son lot de surprises (Je t’avais prévenue que ma serviette bleue allait déteindre sur ta robe! / Non, pas la clim, ça tue les abeilles), de désaccords cinglants (Bien sûr que non, au whist on n’est pas obligé de couper / Hors de question qu’on s’installe ici, il y a trop d’abeilles) et de réconciliations désarmantes au son délicieux des Mariachattes.
– Tu crois qu’elle est profonde, l’eau, là ?
– Comme mon âme, poulette.
– Ah oui, tiens, j’ai pied.

Pendant ces 48 heures de pure aventure, nous avons aussi négocié en VO, hurlé du Goldman et de la pop serbe, pleuré sur Hardy et Reggiani, lu deux pages de L’Eloge des femmes mûres, monté des marches et descendu des bières, trinqué à la santé de Paulo Rumiz, rêvé d’un monde meilleur et d’amours simples et belles.

Et il paraît qu’en plus de tout ça, Aurélie et Sandra parcourent l’Europe en autostop.
Ces deux filles sont formidables.

J14 : L’ami-temps

Virpazar. Pourquoi ne parvenons nous pas à retenir l’appellation du lieu-dit ? Est parce que le réveil est un peu nauséeux ? Que nous sommes à la mi-temps et à mi-parcours de notre périple ? Que la perspective d’un « day off » nous angoisse… ? Sur les conseils de Tarik, nous faisons halte au bord du lac Skadar. Une virée en bateau à la rencontre des centaines d’espèces d’oiseaux qui le peuplent… dont trois grues Russes, appareil photo greffé au bout du nez.

Il fait près 40 degrés et la langueur ambiante nous envahti. L’ennui, ce graal du voyageur et meilleur ami de la créativité. L’ennui – disons nous, est à portée de mains – mais, à (nous) deux, il file entre les doigts.
A cinquante kilomètres de là (trois heures en temps monténégrin), Cetinje et le parc national de Lovcen, notre prochaine étape. Reprise de la route donc… Ou plutôt la piste… Puisque la voie qui y conduit est aussi étroite que désaffectée. Deux véhicules en vingt minutes.
Nous reprenons nos subterfuges parisiens pour que la troisième ne nous échappe pas : kidnapping d’un bébé chat au bord de la route, plus beaux sourires, chorégraphies… rien n’y fait. Jusqu’à l’idée de génie inspirée par l’ample robe d’Aurélie et nos maux de ventre du jour : «She’s pregnant» (elle est enceinte). Gravé sur la pancarte. Sauf que l’heureux événement en gestation choque plus qu’il n’attendri… « Et elle fume ? » « Et elle fait du stop ? » « Et elle trimbale un âne mort ? » OK mauvaise idée…

Miracle : Bertrand Guillot, un ami écrivain vient de franchir la frontière Albanaise, est tout proche donc (à en croire la carte routière). La pause s’impose définitivement à nous.
Retour au village. Café. Re-café. Nouveau test de pâtisseries locales (n’essayez pas, on l’a fait pour vous…). Jeux de ballons avec les enfants, concours de lancer de freesbee,  bataille et châteaux de cartes…  Plusieurs faux espoirs, Sandra s’écriant « je suis sûre que c’est lui » à chaque vrombissement de moteur… Mais ce n’est que deux heures trente plus tard, (distance et temps sont décidément peu corrélés en ce pays) la Clio grise apparaît à l’angle de la place.
Paysage stupéfiant, chemin serpentin dans les massifs montagneux, embouteillage bovin. Et à l’arrivée… Pas un hôtel dans cette pourtant relativement grande ville. Le barman interrogé appelle un ami, qui loue des chambres. Ainsi débarquons nous chez César, un colosse d’une cinquantaine d’année, fumeur de jambon de son état. Il ne parle pas un mot d’anglais, mais fait des efforts considérables pour se faire comprendre. S’ensuit un apéro nocturne sur la terrasse de son pavillon, à base de gesticulations diverses, cris d’animaux (demandez-donc à quelqu’un s’il tue les cochons sans y avoir recours…) et finalement, chansons… Mariachattes forever !

Au petit déjeuner, Aurélie reçoit un coup de fil de son ami et collègue Bibi, qui se rend à Cetinje lui aussi. Regroupement francophone. L’étape sera familiale et c’est à cinq que nous atteignons le point culminant du parc Lovcen avec une vue spectaculaire sur la baie de Kotor, « plus grand fjord d’Europe ».  Nous y filons plein ouest.

Nous excuserez-vous ces journées de poucettes-buissonnières ?