Le poids (lourd) des rêves.

Personne ne part de Melnik. En tout cas aucune voiture. À l’heure de la sieste nationale, le moment est peut-être mal choisi. Alors on se poste à l’entrée du village où un platane de 800 ans nous procure un peu d’ombre et d’où l’on guette le vrombissement d’un moteur.

Celui de Sacho a l’avantage d’etre tellement tapageur qu’il est perceptible de loin. La conversation à bord atteint des sommets :

DSCF0481Son propriétaire nous sort de l’impasse – c’est le cas de le dire – en nous conduisant jusqu’à la Nationale, un peu plus fréquentée. À peine une minute plus tard, un camion ralentit à l’approche du zébra ou nous gesticulons, pancarte à la main…

Boban est serbe et rentre de Turquie, lourd d’un chargement de 35 tonnes de batteries. Le véhicule affiche 855.000 km au compteur et il compte bien dépasser le million avec lui.

Il caresse le volant en répétant : « ça, j’en rêvais enfant. Et maintenant je vis mon rêve tous les jours ». Son père était routier lui aussi. « Mais il n’avait qu’une camionnette. Moi je voyais plus grand. Je voulais conduire un 45 tonnes ! ».

sandra-boban-camionIl lui manque bon nombre de dents mais Boban sourit sans cesse de celles qui lui reste. Il est fan de Zaz et passe de la musique classique à fond bien qu’il s’en excuse « en principe les chauffeurs n’écoutent pas ça… ». Il fabrique ses cigarettes et en fume un kilo chaque semaine. Aurélie doit se sacrifier et en accepter une sur deux – question de diplomatie.

Sandra, elle, consent à se restaurer d’un café soluble (froid) et des biscuits (secs) qu’il lui tend. Nous héritons également d’un magnet d’Istanbul qu’il réservait pourtant à un ami. Nous tentons de refuser bien sûr mais Boban y tient. Il veut nous protéger, porter chance à notre aventure qu’il trouve « great but crazy » (un peu comme tout le monde en somme…). 

Aurélie-chapeau-camionNous aurions aussi aimé lui porter chance avec notre galet, mais vraisemblablement, ce dernier n’était pas suffisamment chargé de bonnes ondes… Vingt kilomètres avant Sofia, des flics nous font signe de nous garer. Boban prépare un billet de 20 lev (10 euros) « c’est toujours comme ça par ici. Il faut payer même quand on a rien fait de mal. Sinon, ils trouvent toujours le moyen de créer des problèmes… »

Les flics nous lancent des oeillades libidineuses tandis que Boban présente ses documents. Ils le somment de descendre du véhicule. Dix minutes plus tard, il revient nous dire de continuer la route sans lui. De son côté, les choses s’annoncent plus compliquées que prévu. « On peut aider ? Non, hélas… »

Nous demandons à l’un des policiers si l’on est autorisées à faire du stop ici, sur la bande d’arrêt d’urgence. « Oui. Et puis pour vous, n’importe qui s’arrêtera dans la minute » (cette phrase est assortie d’un clin d’œil dégueulasse). Le temps de tourner les talons, on l’entend hurler sur notre ami en bulgare.

Merci-Boban-Camion-sandra-sofia-melnikHorrible impression d’abandonner le navire en pleine tempête – bien que Boban fasse bonne figure, nous encourage à ne pas nous en faire pour lui… Nous ne pouvons alors que déposer discrètement un petit mot de remerciement sur son tableau de bord.

Nous nous sentons un peu coupables, privilégiées – d’autant que nous dormirons ce soir dans le luxueux « Kempinski Palace », où nous sommes invitées (pour la seconde fois) par notre ami Gerd, le manager – tandis que lui passera la nuit dans son camion (en espérant qu’il puisse reprendre le volant).

Nos rêves se croisent mais ne se ressemblent pas. Et pourtant, pour quelques instants, on se découvre plus de points communs qu’il n’y parait. 

De la niche au palace

« C’est pas la Côte d’Azur, mais ça vaut le détour ». Suivant les bons conseils de Stéphanie (qui – contrairement à nous – possède un guide détaillé, ne rechigne pas à se lever à l’aube et a, de fait, une longueur d’avance sur les marmottes que nous sommes), nous faisons escale à Nis (prononcez niche – d’où la subtilité du titre).

Ici, contrairement à son presque homonyme provençal, pas de promenade des anglais, ni d’anglais tout court : la quatrième ville de Serbie n’a pas la faveur des étrangers. Elle recèle pourtant quelques curiosités qui valaient bien que nous lui consacrions une étape, et un article.

Tour crânesLa plus remarquable d’entre-elles est une « tour de crânes », érigée au début du XIXe siècle par les turcs afin d’épouvanter les envahisseurs potentiels. Le message a le mérite d’être clair : « si vous approchez trop on vous scalpe ». Originellement, l’édifice mesurait 30 mètre de haut. Aujourd’hui ne demeure que la portion inférieure.

La perpective de cette attraction aguiche nos instincts macabres. Hélas, on est lundi, et le lundi, en ce pays, est l’équivalent de nos dimanches. Nous demandons donc au gérant de la sympathique « guest-house » où nous avons trouvé refuge (dont on salue au passage l’accueil plus que l’originalité – celle-ci étant baptisée «Nis hostel»…) de vérifier pour nous que la construction est bien visible en ce day off. Confirmation obtenue, nous nous rendons sur place.

Sandra mini-vieilleA l’arrivée… La grille du parc est close et le lieu aussi dépeuplé que les plages de Fukushima. Incrédules (« ils nous avait bien assuré que c’était ouvert?»), nous contournons le bâtiment jusqu’à un guichet d’apparence fantomatique (ça cadre avec le thème…). À mieux y regarder, une femme à la physionomie néandertalienne – soit minuscule – s’affaire derrière un comptoir dont la vitre est baissée. Elle nous accueille tout sourire mais confirme la fermeture du monument. « Mais on nous avait dit… ». Elle ne parle pas un mot de franglais ni d’italmand mais sait se faire comprendre. Sur un morceau de papier, elle inscrit « 100$ ». Nous comprenons, qu’elle accepte de nous ouvrir les portes de l’enfer, mais que ça nous coutera un bras… (une nouvelle tour en construction?)

Après une succincte négociation, nous parvenons à obtenir un tarif dix fois inférieur pour cette entorse à la règle. Pour 10$ donc, nous pénétrons ce cimetière vertical et obtenons même une visite guidée en serbe! Bien que nous ne captions pas un mot de son discours, la mini-vieille s’avère être intarissable et, prenant volontiers la pose avec nous, elle nous offre une compagnie des plus insolites. Même les « vanités » nichées dans la roche millénaire semblent se fendre la poire !

Ensuite : visite du cimetière juif, des ruelles pavées de la vieille ville et dégustation d’un petit hamburger « Serbian’s cuisine », avant de repartir sur la route…. 

Pano famille

En l’occurrence, celle-ci promet un grand écart… Nous quittons la Serbie pour la Bulgarie d’une part, mais surtout un dortoir pour un palace…

Sandra SofiaSandra ayant animé une conférence auprès des managers du prestigieux groupe d’hôtels de luxe Kempinski, Gerd Ruge, le manager de celui de Sofia, nous invite à séjourner deux nuits dans l’une de ses suites !

Après ces nuits agitées, l’idée de ce havre de paix nous fait déjà ronronner de plaisir… Avouons tout de même être pour le moins mal à l’aise en entrant dans le lobby, notre attirail de traveleuses-teenagers sur le dos. Le bagagiste qui s’empare de nos sacs poussiéreux semble n’avoir jamais convoyé un tel accoutrement.

photo-2Lorsqu’il nous ouvre la «chambre» (surface additionnée de toutes celles occupées jusqu’alors + celle de nos appartement parisiens respectifs…), nous découvrons que, depuis ce quatorzième étage, chacune des fenêtres offre un panoramique à couper le souffle. Un festin de bienvenue nous kempinskiattend sur la table du salon. Chardonnay au frais, fromage, charcuterie et fruits enrobés chocolat… Merci Gerd, grâce à toi nous jouons à Cendrillon (minuit sonnera demain, lorsque nous reprendrons la route vers le nord…)


Aux mauvaises langues qui ne manqueront pas de déplorer l’embourgeoisement, nous répliquerons que – tel le caméléon – nous cultivons l’art du camouflage.

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