De la niche au palace

« C’est pas la Côte d’Azur, mais ça vaut le détour ». Suivant les bons conseils de Stéphanie (qui – contrairement à nous – possède un guide détaillé, ne rechigne pas à se lever à l’aube et a, de fait, une longueur d’avance sur les marmottes que nous sommes), nous faisons escale à Nis (prononcez niche – d’où la subtilité du titre).

Ici, contrairement à son presque homonyme provençal, pas de promenade des anglais, ni d’anglais tout court : la quatrième ville de Serbie n’a pas la faveur des étrangers. Elle recèle pourtant quelques curiosités qui valaient bien que nous lui consacrions une étape, et un article.

Tour crânesLa plus remarquable d’entre-elles est une « tour de crânes », érigée au début du XIXe siècle par les turcs afin d’épouvanter les envahisseurs potentiels. Le message a le mérite d’être clair : « si vous approchez trop on vous scalpe ». Originellement, l’édifice mesurait 30 mètre de haut. Aujourd’hui ne demeure que la portion inférieure.

La perpective de cette attraction aguiche nos instincts macabres. Hélas, on est lundi, et le lundi, en ce pays, est l’équivalent de nos dimanches. Nous demandons donc au gérant de la sympathique « guest-house » où nous avons trouvé refuge (dont on salue au passage l’accueil plus que l’originalité – celle-ci étant baptisée «Nis hostel»…) de vérifier pour nous que la construction est bien visible en ce day off. Confirmation obtenue, nous nous rendons sur place.

Sandra mini-vieilleA l’arrivée… La grille du parc est close et le lieu aussi dépeuplé que les plages de Fukushima. Incrédules (« ils nous avait bien assuré que c’était ouvert?»), nous contournons le bâtiment jusqu’à un guichet d’apparence fantomatique (ça cadre avec le thème…). À mieux y regarder, une femme à la physionomie néandertalienne – soit minuscule – s’affaire derrière un comptoir dont la vitre est baissée. Elle nous accueille tout sourire mais confirme la fermeture du monument. « Mais on nous avait dit… ». Elle ne parle pas un mot de franglais ni d’italmand mais sait se faire comprendre. Sur un morceau de papier, elle inscrit « 100$ ». Nous comprenons, qu’elle accepte de nous ouvrir les portes de l’enfer, mais que ça nous coutera un bras… (une nouvelle tour en construction?)

Après une succincte négociation, nous parvenons à obtenir un tarif dix fois inférieur pour cette entorse à la règle. Pour 10$ donc, nous pénétrons ce cimetière vertical et obtenons même une visite guidée en serbe! Bien que nous ne captions pas un mot de son discours, la mini-vieille s’avère être intarissable et, prenant volontiers la pose avec nous, elle nous offre une compagnie des plus insolites. Même les « vanités » nichées dans la roche millénaire semblent se fendre la poire !

Ensuite : visite du cimetière juif, des ruelles pavées de la vieille ville et dégustation d’un petit hamburger « Serbian’s cuisine », avant de repartir sur la route…. 

Pano famille

En l’occurrence, celle-ci promet un grand écart… Nous quittons la Serbie pour la Bulgarie d’une part, mais surtout un dortoir pour un palace…

Sandra SofiaSandra ayant animé une conférence auprès des managers du prestigieux groupe d’hôtels de luxe Kempinski, Gerd Ruge, le manager de celui de Sofia, nous invite à séjourner deux nuits dans l’une de ses suites !

Après ces nuits agitées, l’idée de ce havre de paix nous fait déjà ronronner de plaisir… Avouons tout de même être pour le moins mal à l’aise en entrant dans le lobby, notre attirail de traveleuses-teenagers sur le dos. Le bagagiste qui s’empare de nos sacs poussiéreux semble n’avoir jamais convoyé un tel accoutrement.

photo-2Lorsqu’il nous ouvre la «chambre» (surface additionnée de toutes celles occupées jusqu’alors + celle de nos appartement parisiens respectifs…), nous découvrons que, depuis ce quatorzième étage, chacune des fenêtres offre un panoramique à couper le souffle. Un festin de bienvenue nous kempinskiattend sur la table du salon. Chardonnay au frais, fromage, charcuterie et fruits enrobés chocolat… Merci Gerd, grâce à toi nous jouons à Cendrillon (minuit sonnera demain, lorsque nous reprendrons la route vers le nord…)


Aux mauvaises langues qui ne manqueront pas de déplorer l’embourgeoisement, nous répliquerons que – tel le caméléon – nous cultivons l’art du camouflage.

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(S)top chrono

Aurélie NisPressées de quitter Guca, nous ne prêtons pas attention aux visages, ni aux carrures XXL de nos nouveaux conducteurs… À la sortie du village, le 4×4 de Milan et Vidoje démarre en trombe. Une minute plus tard, nous réalisons que nous venons peut-être d’enfreindre la règle essentielle du stop : être regardantes et se fier à l’instinct. Sur ce coup-là, le nôtre est resté bouche cousue tant il cherchait à fuir les vuvuzelas… 

Les gaillards ne parlent ni anglais, ni allemand, ni aucun dialecte dont nous aurions quelques rudiments en commun. L’un d’entre eux possède pourtant un langage corporel tout à fait développé… À chacune de nos phrases, il baise goulument nos mains sous prétexte de les serrer, n’hésite pas non plus à caresser nos genoux depuis le siège avant…

A, M & Z - lunch5 kilomètres après le départ, constatant notre trouble latent, nos hôtes téléphonent à un ami anglophone, le priant de se faire l’interprète. Par son biais, nous comprenons qu’ils nous invitent à déjeuner chez des amis non loin de Cacak avant de nous conduire à l’autoroute (où chacun poursuivra sa route – eux vers Belgrade, nous vers Nis). Evidemment, nous refusons, prétextant un rendez-vous urgent avec une amie sur place. Déçus, ils appellent alors une nouvelle intermédiaire, une « cousine québécoise » – francophone donc. Celle-ci se veux rassurante (et l’est de fait), nous expliquant que ses amis sont réellement des hommes de confiance, qu’ils ne cherchent qu’à nous aider et qu’ils se réjouissent de nous faire découvrir les spécialités culinaires de la région.

Milan ZeljicoLorsque Milan se lève pour nous passer le combiné, nous réalisons qu’il est partiellement hémiplégique. La moitié de son corps (jambe et bras gauches) est invalide. Nous évitons le sujet, mais l’imposante cicatrice qui lacère l’arrière de son crâne laisse supposer qu’il a subit un grave accident. Son enthousiasme à partager ces instants avec nous (malgré sa trop grande « expressivité » physique) nous convainc de céder à l’invitation.

Après tout, nous faisons du stop par amour des déviations…

Il s’avère que nous ne le regrettons pas une seconde. Au cours du déjeuner où nous faisons la connaissance de leur sublime cousine Nastasia, nous passons d’un échange pour le moins rudimentaire, comme celui-ci :

… à une discussion sur la culture serbe en allemand (mais pas de film, puisque, de fait, c’est beaucoup moins drôle). 

NatasaNous dégustons ensemble un jaretina u sacu, succulent mijoté d’agneau – spécialité de la maison. Nos hôtes se plient en quatre pour nous satisfaire (de fait, leurs deux mètres respectifs semblent soudain moins impressionnants). Ce n’est qu’à 14 heures, détendues et repues, que nous reprenons la route (précisons que depuis notre point de départ, nous n’avons parcouru que 15 kilomètres…).

Milan étant manifestement amoureux de Sandra, nous profitons de la paralysie de son bras gauche pour mettre en place une stratégie de défense : cette dernière opte pour la place derrière son siège, tandis qu’Aurélie s’installe au centre. Car si elle le fait hurler de rire à la moindre phrase (dont il ne comprend pas un mot…), il saisit chaque occasion pour attraper la main (au mieux…) de Sandra pour la couvrir de baisers « amicaux » mais trop humides à son goût.

IMG_6742Le trajet commence à faire étrangement écho à celui de l’aller… puisque nos compères décident à peine une heure plus tard de nous arrêter sur le parking d’un hypermarché où travaille un autre cousin de Milan. Le parcours prend des allures de présentations officielles…

Malgré notre impatience grandissante, ils insistent pour nous offrir des sorbets saveur E315. En dépit de leur sincère amabilité, nous ne pouvons nous empêcher de trouver le temps long (il est 16 heures lorsque nous quittons la zone industrielle). Il faut dire que les conversations façon onomatopées épuisent à la longue. 

Mais lorsque le péage se profile, une larme en fait autant sur la joue de Milan.

Cet homme un peu bourru est touchant (dans tous les sens du terme), et, si nous sommes soulagées de prendre un peu d’air(e), nous avons malgré tout un petit pincement au coeur face à l’émotion qui s’empare de lui lorsque nous lui faisons nos adieux.

DraganPar chance, notre second et dernier conducteur de la journée est d’une nature disons… moins expansive. Pondéré, cultivé ET anglophone, Dragan est ingénieur en travaux publics. Il nous parle histoire et politique, ne nous caresse pas les genoux, mais tout de même – afin d’assurer la transition de cette journée « à l’oeil », nous offre une glace à la station essence avant de nous déposer aux pieds de notre auberge Nisoise.

Après de longues heures sur la route pour effectuer en tout et pour tout 200km, nous réalisons avoir fait plus de stops que d’autostop, et malgré tout, avoir trouvé ça (s)top !