D’autres vies que les nôtres

creativiteA Veliko Tarnavo, on pourrait retaper cette vieille bâtisse au pied de la Trapesista… Ce serait parfait. Il y a tout ici : la montagne, des rivières, un lac, des vieilles pierres qui racontent des histoires… On pourrait y monter un centre de créativité, avec des ateliers d’écriture, de théâtre, de musique ou de peinture… Dans cette verrière, juste là, on organiserait des représentations et des expos. On aurait un potager et une plage privée. On pourrait, oui (et pour le prix d’achat de notre salle de bain parisienne), si nous choisissions une vie sédentaire.

IMG_6937A quoi aurait-elle ressemblé, cette vie, si nous étions nées filles de Iliya, natif bulgare expatrié en France qui nous aide à quitter le centre-ville? Sûr que s’il avait été notre géniteur, nous aurions adoré partager sa vie, à cheval entre la Bulgarie et la France (depuis douze ans, Iliya travaille dans le bâtiment, en région parisienne, et il profite de l’été pour revenir aux sources) mais pour sûr, nous aurions eu plus de peine à partir en stop – il profite d’une pause café pour nous prodiguer ses conseils pour la route : seulement faire du stop dans les stations vidéo-surveillées, prendre en photo la plaque de chaque voiture dans laquelle nous montons… Lorsqu’il appelle sa fille pour que nous lui parlions en français, nous sentons bien qu’il entretient ce même rapport protecteur avec elle. Il nous dépose ensuite sur la route (dans le mauvais sens mais sur une station – condition sine qua non, donc), et ne consent à nous y laisser qu’après s’être longuement entretenu avec le pompiste à notre sujet. Il envisage même d’attendre avec nous, débordant d’attentions, et manifestement inquiet de nous laisser là. Il paraît que si nous avons un jour des enfants, nous comprendrons…

Cette fois en tout cas, Iliya ne se serait pas rongé les sangs trop longtemps puisque Vanseslav nous embarque en moins de trois minutes à l’avant da sa fourgonnette. Nous rejouons la scène du guide de conversation pour nous faire comprendre. Avec les mains et quelques dessins pour éclaircir le débat car notre ami est très loquace.

Épuisés par la richesse de nos échanges, nous faisons escale à une station essence.

Sandra : Tiens, ça sent le Burger King de Manille.
Aurélie : Moi je trouve que ça sent plutôt le cadavre…

Lors que Vanseslav rapplique, on lui demande : « qu’est-ce que tu transportes dans ta benne ? Fruits? Légumes? Matériel?… »
Il répond en mimant : des chiens morts (on le croit sur parole vu l’odeur qui émane du chargement).
Imaginez plutôt ce que contiennent les hamburgers aux Philippines…
Il nous dit que nous sommes très jolies. On se figure un instant à quoi ressemblerait notre quotidien, si on le partageait avec cet équarrisseur au grand coeur… 

oulian et annieDernier arrêt. A 90 kilomètres de Varna. Temps d’attente : moins d’une minute, avant avant qu’un couple ne nous invite à monter. Youlian et Annie ont une quarantaine d’année. Ils sont cultivés, parlent anglais, prennent systématiquement des autostoppeurs, quels qu’ils soient… Avec eux, nous abordons le sujet des manifestations qui secouent le pays depuis plusieurs mois. D’abord à l’initiative des plus pauvres (descendus dans la rue cet hiver lorsque le prix de l’électricité a été multiplié par IMG_4043trois) le mouvement de protestation est aujourd’hui repris par l’intelligentsia. En vrac, on reproche au gouvernement la corruption, les promesses non tenues d’un parti « communiste » plus à droite que l’extrême droite, la nomination au poste de ministre d’un mafieux avéré… Quelle joie de pouvoir échanger sur des sujets plus « profonds » que ceux proposés par le guide de conversation…

Le soir même, nous recevons un message de leur fils, Georgi. Il a découvert notre site, veut nous rencontrer. Une bière et une lanterne lancée à la mer et il devient notre meilleur Lanterneami. Les chats ne font pas des chiens (big up à Vanseslav). À 17 ans, Georgi est d’une sensibilité, d’une intelligence et d’une maturité à peine croyables. Il nous fait visiter la ville, nous joue de la guitare, et nous offre des petits cadeaux, pour nous porter bonheur.

Avec douze ans de moins, on aurait pu être ses soeurs, voire même ses petites amies (mais à l’époque, on avait pas encore inventé d’hommes comme ça).

MamieEnfin, à Varna (notre ville d’arrivée sur la côte – la mer Noire enfin !) une grand-mère de 90 ans passés nous propose une chambre. De prime abord elle nous demande : « vous aimez les communistes? Parce que moi je les hais. Ils ont décimé ma famille ».
Elle marche à deux à l’heure, comme pour savourer ces pas avec nous qui n’en pouvons plus. Mais le poids de nos sac, il pèse combien par rapport à celui de ses souvenirs?

Lorsqu’elle ouvre la chambre à la tapisserie fleurie et à la décoration «renaissance», elle nous dit « je suis contente que vous soyez-là, parce que vous pourriez être mes petites filles ».

Mamie and SandyOn pourrait, c’est vrai. Et, lorsqu’elle se met à chanter avec Sandra en chuchotant « je voudrais mourir comme ça, en musique », qu’elle pleure dans les bras d’Aurélie l’assassinat de ses parents, puis qu’elle nous fait rire en improvisant une visite guidée de la chambre, on se dit même que ça nous plairait bien.

Mais au fond, juste là, maintenant, nous ne voudrions aucune autre vie que la nôtre. Parce que, grâce à elle, nous pouvons imaginer toutes les autres.

Une réflexion au sujet de « D’autres vies que les nôtres »

  1. Ping : 30.000.002 amis | Les P'tites Poucettes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s